Rien de plus facile que de voyager hors des sentiers battus

Auteur : Wade Shepard (2012)

C’est facile de sortir des sentiers battus lorsqu’on voyage : il suffit de sortir de n’importe quelle ville de la Terre, et voilà. C’est facile de laisser derrière soi les backpackers : dirige-toi vers les endroits dont tu n’as jamais entendu parler. Tu ne veux pas visiter les mêmes destinations que le reste du monde ? Descends du bus. Tu veux réellement expérimenter et ressentir la véritable essence d’un pays ? Monte sur un vélo et pars, choppe une barque et rame, saute dans la rivière et nage. Sortir du circuit touristique n’est pas un défi, lève la tête de ton Lonely Planet et tu y seras. Rien de plus simple.

Je ne comprends pas les backpackers qui se lamentent sur combien il est difficile de voyager sans voir ses semblables, je ris jaune quand je lis un article martelant que le voyage est devenu une expérience de blasés et ça me reste en travers de la gorge quand on proclame que l’ère de l’exploration est morte et enterrée. Les justifications qu’énoncent les voyageurs modernes pour masquer le fait qu’ils ont juste peur, qu’ils sont mous, et aucunement créatifs sont amusantes : 99% de la planète n’accueille presque pas de voyageurs, et ce n’est vraiment pas la peine de cracher sur le pourcent qui reste si on ne veut pas y aller. On ne te force pas à rester avec la foule, rien ne te retient, on ne t’enferme pas dans ton bungalow pour t’obliger à manger des crêpes et boire des cocktails toute la journée. Rien ne t’empêche d’aller dans la direction qui te plait et te retrouver exactement où tu veux.

Hors des sentiers battus, c’est sale, c’est inconfortable, il fait chaud ou froid, c’est fatiguant, les toilettes sont couverts de merde, les urinoirs schlinguent, les gens gerbent dans le bus, ton chauffeur est bourré, rien ne fonctionne, les jeunes t’observent comme une proie, les gens te matent comme si t’étais un extraterrestre, tu ne piges rien à ce qu’on raconte. Je ne sais pas pourquoi on pourrait vouloir voyager comme ça, mais je sais que ça en vaut souvent la peine. Le défi qu’apporte le voyage hors des structures touristiques est stimulant. La plupart du temps les gens s’intéressent à toi, il est plus facile de se faire des amis, tu peux être témoin d’un mode de vie plus traditionnel, trouver des choses auxquelles tu n’aurais jamais pensé, observer des paysage réellement différents, tu expérimentes l’histoire humaine de manière plus intime, et tu repars en te disant que tu as eu un véritable aperçu, que tu as vraiment goûté à ce qui se cache sous la carte.

C’est possible de voyager là où peu de voyageurs sont allés, mais ce n’est souvent pas aussi glamour que de faire du rafting sur le dos d’un orque en direction de Penguin Island, pour ensuite faire du saut à l’élastique au cœur d’anciennes ruines mayas. Voilà quelque chose à raconter en rentrant à la maison. Dire que tu as été témoin de la destruction d’un quartier vieux de 500 ans te paraît fade en comparaison ?

Voici mon avis : c’est facile de sortir des sentiers battus, mais peu de personnes le souhaitent réellement. Et je ne vois pas où est le problème. Il n’est absolument pas nécessaire de sortir des sentiers battus. Ce n’est pas quelque chose que tu dois faire. Ce n’est pas une obligation. Il n’y a aucun problème à s’asseoir autour d’une table, à boire des bières dans un bar pour backpackers et tenter de se faire des amis. Ce n’est pas une honte d’être un touriste.

Bien trop souvent, voyager est perçu comme une expérience extraordinaire où on explorera des territoires étrangers, les cheveux au vent, où on trouvera des villageois bienveillants qui nous enseigneront leur sagesse ancestrale ; on pourra échanger notre culture (prétendument corrompue, matérialiste et factice) contre une autre plus profonde, plus sage, et davantage en accord avec les préceptes de mère Nature. Mais ce n’est pas la réalité. Voyager est à la fois étiqueté comme étant une aventure et un divertissement. Ce sont d’ailleurs bien souvent les deux seuls qualificatifs que l’on colle au voyage, et tenter de vivre exclusivement ainsi ne conduit que rarement à l’épanouissement et à l’accomplissement personnel. Tellement de personnes chassent des fantasmes autour du monde et reviennent bredouilles. C’est bien d’accepter les endroits et les gens pour ce qu’ils sont, de t’accepter toi-même pour ce que tu es.

C’est un véritable choc de réaliser que ton « authentique aventure » ne fait de toi qu’un énième blanc-bec sans nom et sans visage sur la chaine de montage du tourisme :

Accueille-les, fais leur vivre des expériences et offre leur des photos, des souvenirs adéquats, et renvoie-les.

La notion fantasmée du voyage avec laquelle de nombreuses personnes quittent leur domicile est rapidement remplacée par la conviction qu’ils ne sont qu’un produit. Le touriste est un produit, pas la destination. Beaucoup deviennent blasés lorsqu’ils découvrent que le mignon petit bateau qui remonte doucement la rivière n’est en fait qu’un bateau à touristes conçu pour être lent, certains refuseront de retourner les salutations d’un compatriote qui passait par là parce qu’il aura détruit leur unique chance de vivre une expérience interculturelle, et d’autres iront simplement boire plein de bières et trainer avec leurs amis, comme si ils étaient à la maison. Le voyage moderne.

Mais s’échapper de cela est facile : marche dans n’importe quelle direction.

Voyager ne sert à rien si l’on chasse une chimère. Il faut partir à la recherche de la réalité, pas pour justifier des idées préconçues. Ça n’a jamais été autre chose. Si tu n’es pas passionné par les subtilités du monde telles qu’elles le sont -en constante évolution-, par les gens, les cultures, les idées, le flux et le reflux des évènements, alors tu ne possèdes pas la passion de la découverte. Aujourd’hui, le monde change plus vite qu’il n’a jamais changé, tant du point de vue culturel, physique que des infrastructures. Comment l’âge des découvertes peut-il être révolu alors que le monde entier s’est réinventé complètement en l’espace d’une décennie ? L’époque où on pouvait découvrir de grands monuments est sans doute kaput, tous les principaux fleuves ont été cartographiés de la source à l’embouchure, on peut lancer Google Earth pour savoir ce qui se cache derrière les montagnes, mais l’objectif fondamental de l’exploration est toujours présent : les découvertes sont la poursuite du savoir, la recherche de ce qui se cache là-bas. Le monde a été cartographié et schématisé, il est désormais temps d’en faire quelque chose. L’époque des découvertes vient juste de commencer.

L’Amazonie est toujours inexplorée à 80% – c’est la même chose pour l’Ituri, les déserts d’Australie, le Sahara, l’Himalaya, les steppes d’Asie Centrale… Croire qu’il n’y a plus rien à découvrir n’est qu’une bonne excuse.

Le voyage à notre époque n’est pas seulement la chasse du spectaculaire, c’est aussi une ouverture à la normalité. C’est autant la recherche de la banalité que des aventures épiques. Le voyageur moderne peut faire d’une station-service un véritable Taj Mahal. Le monde est au dehors, toujours en mouvement, toujours changeant. Quand j’entends un backpacker dire qu’il n’est pas possible de sortir des sentiers battus, je lui répond : « Non, TU n’arrives pas sortir des sentiers battus. » Lorsqu’on sort des sentiers battus, on remet à plus tard la recherche de divertissements et on s’engage vers l’inconnu, l’inconfortable, vers un possible ennui ; on dépense de l’énergie pour tenter de trouver ce qui se passe derrière la façade des bâtiments et dans la tête des gens, dans un endroit ‘X’ et à un moment ‘T’. Souvent, cela veut dire aller dans des endroits qui ne comportent pas d’attractions touristiques, les endroits qui n’apparaissent pas dans les guides de voyage, simplement pour voir ce qu’il s’y trame – les endroits où on vit normalement, où la vie est celle de tous les jours.

Les voyageurs qui apprécient ce genre de trips sont rares. De tous mes voyages, je n’en ai rencontré que quelques uns. Ce qui est remarquable, c’est qu’ils voyagent exactement de la même façon : ils se promène et regardent les gens, parlent aux étrangers, ils ne prévoient rien, ne sont pas dépendants des heures d’ouverture ou de fermeture, des directions, ou des destinations. La joie du voyage est systématiquement devant eux : ici, dans la rue, ou dans n’importe quel endroit du monde. Lorsque le manège d’une rue devient prévisible, ils reprennent la route jusqu’au prochain arrêt, et ainsi de suite à travers le monde.

« Autorise-toi à être surpris » est le reproche qu’un de mes profs, en Inde, fit à un étudiant qui était blasé de devoir aller dans un marché pour touristes, dans le cadre d’une sortie d’étude. Bien que je n’étais pas celui à qui s’adressaient ces mots, j’ai compris le message. J’ai écrit une bonne histoire (en anglais) à propos de ce marché, et cela m’a ouvert les yeux.

J’évitais les destinations touristiques, celles qui me mêlaient à la classe moyenne et aux effets de la globalisation. Je recherchais un monde fantasmé qui existait davantage dans ma tête que sous mes pieds. Mes premières années de voyage ne furent pas vraiment fructueuses : je me battais contre des moulins à vent autour du monde.

Autorise-toi à être surpris.

Ces mots m’accompagnent encore aujourd’hui. Ils signifient : ne te fie pas aux premières impressions, sois plus attentif, fais attention aux détails et à ce qui se passe autour de toi – il y a toujours une histoire à raconter.

Il est difficile d’admettre qu’on ne connaît pas quelque chose, mais être capable de conserver en permanence une attitude curieuse est la clé pour enlever ses œillères qui empêchent de voir le monde tel qu’il est. Le voyageur se doit d’être un idiot errant qui vogue de par le monde sans rien en connaître, absorbant tout ce qui se présente à lui sans discrimination – il ne doit pas être un monsieur je-sais-tout. « L’éducation sert à rendre les gens stupides », dit souvent mon ami Steve Mendoza. Il a raison : ceux qui savent sacrifient leur capacité à apprendre.

Il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui croient connaître tout à propos de toutes les régions du globe : ils ont leurs télés, ils ont vu des films, des reportages, ils ont lu des livres, certains ont même fait des études. Cependant, cette accumulation de faits et de données renforce bien souvent leur degré d’ignorance. L’information sans expérience est comme un concours de bottage de cul organisé pour des culs de jatte : ça tombe à plat.

Voir des choses qui ne font pas partie de ton monde et être capable de les intégrer, de réorganiser ta pensée en fonction de ces nouvelles connaissances est tout un art. Cela s’appelle apprendre.

C’est beaucoup plus facile de rester dans sa cage quand on sait que la porte est ouverte. La grande majorité des voyageurs au long cours que j’ai eu le privilège de rencontrer se foutent complètement de savoir si ils sont sur, ou bien en dehors des sentiers battus. Ils savent qu’ils peuvent s’échapper des cages du tourisme quand ils le souhaitent, et j’ai l’impression que cela les rend plus à l’aise. Il n’y a pas de dichotomie, pas de lutte pour gagner quelque chose qu’ils n’ont pas, pas de conflit : ils boivent des bières, parlent à leurs compatriotes, vont visiter des monuments lorsqu’ils sont dans des villes touristiques ; ils parlent aux locaux et apprennent ce qu’ils peuvent lorsqu’ils sont dans la brousse. Il n’y a qu’un seul sentier.

Je pense à Sam Bove qui a construit son propre bateau (en anglais) afin de descendre le Mekong, et qui a ensuite fait une teuf de malade avec d’autres backpackers dans une ville touristique, à Michael Robert Powell qui a fait du stop à travers le Sahara, qui s’est introduit au Timor Oriental et s’est promené à cheval au milieu du territoire des narcotrafiquants en Colombie, mais qui semble toujours autant apprécier les repaires de backpackers, à Andy Graham qui est capable d’aller au milieu de nulle part pour ensuite revenir glander à Khao San pendant quelques mois. Ce sont des voyageurs qui semblent profiter un maximum de tout ce qui passe à leur portée. Ils sortent des sentiers battus, voyagent de manière extrême, et ils retournent dans les endroits touristiques. Il n’y a pas de conflit, ce ne sont pas deux mondes parallèles : tout fait partie du même monde, c’est toujours le même jeu.

J’apprécie les destinations touristiques, les repaires de backpackers, les villes sans nom, la campagne sauvage, les montagnes, les forêts tropicales, les routes sans fin lorsque je voyage. Je ne me détourne de rien, je veux explorer la planète entière, sous tous ses angles, afin de comprendre comment tout s’agence. Savoir apprécier chaque endroit (en anglais) est l’une des qualités les plus importantes qu’un voyageur doit avoir.

À ceux qui ont soif de frontières : elles sont partout ; à ceux qui veulent découvrir des endroits que leurs semblables ne connaissent pas : c’est facile ; aux voyageurs qui meurent d’envie d’embrasser l’aventure, il n’y a aucune inertie à vaincre : sors de n’importe quelle ville de la planète, et continue à marcher. Un voyageur n’a pas besoin de traverser l’Amazonie ou l’Himalaya à pied pour trouver l’aventure et le mystère : on les trouve partout.

Cela étant, trouver le bonheur et l’épanouissement, peu importe l’endroit où tu te trouves sur la planète, est un peu plus difficile.

Retrouve l’article original ici.

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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.

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