Voyager à moindre frais n’est pas qu’une question d’économie.

Auteur : Wade Shepard (2011)

 

Finca Tatin, Guatemala. Quelque part, je suis un peu à côté de la plaque quand j’écris des articles où il question d’économiser de l’argent. Voyager sans dépenser beaucoup d’argent ne rime à rien si on ne profite pas entièrement son périple : le but d’un voyage est d’apprécier les expériences vécues.

Rien ne doit interférer entre un traveler et son objectif, pas même un budget très serré.

Cela veut dire, par exemple, que ça ne sert à rien de prendre un ticket « sans place assise » dans un train chinois simplement pour économiser du fric. Il faut également apprécier pleinement le fait d’être entassé dans l’espace situé entre les wagons, à voir le paysage défiler en compagnie d’un groupe de chinois assis pêle-mêle, qui fument comme des pompiers, qui rigolent et qui blaguent. J’achète ces billets « ultra low-cost » non seulement parce que je suis fauché, mais surtout parce que j’adore voyager de cette manière : c’est toujours une expérience très riche. J’aime me déplacer à la manière des gens du pays, en étant proche d’eux : il y a beaucoup plus d’opportunités de discussion lorsqu’on prend des billets wu-zuo dans un train chinois que lorsqu’on raque pour un compartiment privé, ou n’importe quelle autre place assise.

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Voici une constante du voyage : moins tu payes, plus tu as de chances d’établir le contact avec les habitants du pays dans lequel tu te trouves. Si tu parcoures le monde comme un nabab, ou comme un étranger qui utilise les moyens de transports destinés aux étrangers, il y a de fortes chances que rien ne puisse percer ta bulle. Si tu voyages comme un démuni, tu trouveras d’autres démunis pour discuter avec toi.

C’est sans doute ce que veut dire le prologue de Vagabond Journey Around the World, d’Harry Franck :

S’il m’était permis,
mon agrément serait l’étude des conditions sociales ;
existe-t-il un moyen plus sûr de connaître l’essence de la société moderne
que de vivre et de travailler parmi les ouvriers de toutes les latitudes ?

Pour rencontrer les habitants du monde, il est nécessaire de sortir de la bulle touristique. Rien de plus facile : choisis toujours les options les moins chères possible, mange dans les cantines où les ouvriers mangent, évite les bars à touristes, choisis des hôtels locaux plutôt que les auberges de jeunesse, travaille, échange un coup de main contre le gite ou le couvert, loue une chambre dans une résidence étudiante, prends les mêmes transports que les habitants du pays.

Reste sur terre, c’est là où se trouvent les Hommes.

Voyager à moindre frais n’est pas seulement une question d’épargne, c’est aussi pour rencontrer des gens.

Un voyageur venant d’un pays riche sera toujours considéré comme plein aux as, peu importe ses efforts pour essayer de paraître modeste, peu importe combien il essayera de voyager à moindre coût. Pour une grande partie du monde, il est inconcevable d’imaginer que la pauvreté existe en occident. Lorsque l’on voyage chichement, le but n’est pas de convaincre les gens que tu es pauvre, toi aussi — porter de vieilles hardes n’est dans ce cas là qu’une expression de ton caractère, pas de ton niveau économique — mais il s’agit d’adopter une démarche qui te permette de voir, d’observer, de rencontrer les gens et de ressentir les ambiances à un niveau humain.

Sauter de bus touristiques en auberges, de bars à touristes en navettes peut être sympa, si c’est ton délire, mais c’est prendre un billet pour un « tour du monde Disneyland ». La plupart des voyageurs semblent uniquement vouloir faire ce « tour du monde Disneyland » : je n’ai rien contre, peu m’importe leur principale raison de voyager. Quant à moi, ce que j’attends dans un voyage c’est d’être choqué, d’apprendre, d’être mal à l’aise, être stimulé, sur le fil, découvrir des endroits, découvrir des personnes ; être un voyageur à temps plein me plait, m’excite. C’est pour me confronter à cela que je bourlingue.

J’ai lu A Vagabond Journey Around The World quand j’étais jeune. Le modus operandi de l’auteur était de voyager sans argent, travailler ça et là à mesure de son périple, dans le but de mener une expérimentation sociale : rencontrer les habitants du monde. Et il a réussi. Si Harry Franck avait voyagé comme un touriste, s’il avait suivi un tour opérateur, il n’y aurait eu aucun livre, aucune expérience, et probablement même pas d’histoire. Il aurait sans doute déballé ses vastes compétences linguistiques en ergotant sans arrêt avec le guide ou les commerçants. Au lieu de cela, Franck a peint un tableau de la vie quotidienne telle qu’elle était dans les villages, derrière les portes closes, sur les chemins du monde.

Pour réussir, il a voyagé pauvrement, à moindre frais.

J’ai déjà écrit que l’aisance financière et l’aventure sont inversement proportionnelles — plus tu as d’argent à dépenser, moins tu vivras de vraies aventures : le tourisme d’« aventure » n’est bien souvent qu’une coquille vide. L’aventure, c’est être dans une situation précaire dont la porte de sortie n’est pas évidente. Un tour organisé n’est pas une aventure parce que tu sais qu’on te ramènera à ton hôtel à la fin de la journée, le saut à l’élastique n’est pas une aventure : tu sais bien que tu ne vas pas vraiment d’écraser par terre.

« Ce n’est que lorsque le plan déraille que l’aventure arrive. »

La citation précédente est la seule phrase digne d’intérêt d’un livre plutôt superficiel que j’avais commencé il y a une dizaine d’année en Équateur. J’ai gardé cette ligne en tête et je dois dire que c’est vrai : pas d’aventure sans variables inconnues, pas d’aventure sans un obstacle sur une route toute tracée, pas d’aventure sans quelque chose qui ne va pas. Il est possible que les Hommes désirent ardemment l’aventure pour la stimulation qu’elle apporte : lorsque quelque chose cloche, l’esprit se remet à zéro et il est nécessaire de trouver un moyen pour que tout aille bien à nouveau. Les aventures sont des défis, et les humains brûlent d’envie d’être défiés. Nous voulons voir de quoi nous sommes faits.

Plus tu voyageras chichement, plus les aventures te tomberont dessus. J’ai voyagé en vélo à travers l’Europe avec moins de 5 euros par jour. Le nombre de petites aventures que j’ai vécues est innombrable : pédaler aussi vite que possible à travers le réseau autoroutier budapestois, fuir les flics en se cachant dans les buissons après avoir fait du camping sauvage en République Tchèque, la roue arrière du vélo qui se fait la malle au milieu de nulle part, passer une splendide nuit sur une bâche à écouter les chouettes hululer dans une inquiétante forêt au milieu du Portugal, dormir sur d’innombrables plages magnifiques, être chassé d’un camp de fortune situé dans une forêt par une bande de gitans menaçant, pédaler innocemment autour d’un lac de l’Europe de l’Est pour se retrouver nez à nez, au détour d’un virage, avec une centaine de gros plein de soupe nus comme des vers, garer son vélo dans la cage d’escalier d’une auberge et accepter le boulot qu’on te propose. J’ai vécu un nombre incalculable d’expériences inestimables parce que je voyageais avec très peu d’argent. Et je ne parle même pas de mes périples en stop (en anglais) à travers le Japon et la Chine, ou encore de mes vagabondages dans les montagnes de l’Inde.

Je pourrais continuer ainsi toute la journée, à raconter des expériences exceptionnelles que je n’aurais pas vécues si j’avais payé pour voyager systématiquement comme un touriste lambda.

Pourquoi ? Parce qu’ils donnent de l’argent en échange d’un certain confort, ils payent pour une aventure planifiée — ils ne veulent pas d’imprévu. Un certain nombre de clients qui quittent la Finca Tatin espèrent que leur bus les amènera à travers le pays en respectant les horaires prévus ; un souvenir bien plus durable les marquerait pourtant si quelque chose grippait la mécanique. Je me souviens d’un trajet en bus en Équateur où on avait été stoppé au beau milieu de la nuit par un barrage parce que quelque chose qui n’était pas prévu était arrivé, je me souviens pour la même raison de ce train qui s’était crashé dans un camion-poubelle à la lisière de Calcutta.

C’est chouette d’interagir avec les gens quand un imprévu arrive.

Comme le dit le mantra d’Halliburton, « La sagesse n’est qu’une vieille fille qu’on ne peut courtiser, je préfère nettement flitrer avec la déraison. »

Il est plus qu’évident de flirter avec la déraison lorsqu’on voyage chichement.

Tu apprendras bien plus de chose sur un pays si tu traverses ses campagnes, si tu échanges une chambre contre un coup de main dans une ferme, plutôt que si tu traces ta route, saute de ville en ville dans un bus express.

C’est un fait.

Le but de la plupart des astuces évoquées ici semble être des méthodes pour économiser de l’argent, mais ce sont aussi des moyens de « flirter avec la déraison », de rencontrer des gens, de permettre de recueillir un maximum de souvenirs et d’engranger le plus d’expérience possible lors de tes périples. La racine du mot anglais travel est « travail », et, comme ce dernier, le voyage est toujours plus appréciable lorsqu’il nous confronte à des défis, lorsqu’il donne envie, lorsqu’on a besoin d’utiliser nos compétences, notre intelligence pour naviguer sur les autoroutes et les chemins du monde.

Quand tu voyages sans beaucoup d’argent, tu sais que tu ne peux compter que sur toi-même, que tu récoltes ce que tu sèmes. Voyager chichement veut souvent dire travailler pour soi, cuisiner sa propre nourriture, se déplacer par ses propres moyens, fabriquer son abri, être autosuffisant tout au long de la route. Tout cela est valorisant, alors que payer des gens pour s’occuper de toute cette logistique pendant un long moment ternit l’esprit et l’atrophie. Je crois vraiment que le Moi a le besoin impérieux de subvenir à ses propres besoins. Je me sens mieux quand je travaille chaque jour à ma propre subsistance — quand je parcoure de longues distances à vélo, quand je cuisine mes propres repas, fais ma propre lessive, gagne mon argent — que quand je paye quelqu’un qui fera tout à ma place. Le pire destin qui puisse m’attendre serait une vie d’opulence, une vie dont on aurait supprimé le devoir d’autosubsistance, une vie où, plutôt que récolter ce que j’aurais semé, je devrais payer pour l’obtenir.

Si quelqu’un m’offrait un million de dollars, je les accepterai, bien entendu. Cependant, je suis persuadé que le cours de ma vie n’en serait pas vraiment affecté. À l’heure actuelle, je vis ainsi parce que je le veux, parce que j’apprécie ce mode de vie, pas parce que j’en ai l’obligation ou parce que je suis sans cesse fauché. Je parlemente avec les chauffeurs de taxis à propos des prix parce que ce sont sans cesse de nouveau défis, je négocie férocement sur les marchés parce que c’est un aspect de la culture que je ne veux pas manquer, je ne laisse pas les gens m’arnaquer parce que je les respecte, je me respecte, et je leur demande de me respecter en retour.

Si mes poches étaient pleines à craquer, une bonne partie de ce que je recherche lorsque je voyage serait perdue — voyager manquerait cruellement de charme. Je suis persuadé que nous sommes tous programmés pour nous sentir mieux et plus heureux lorsque nous sommes actifs, productifs, lorsque nous travaillons dans un but précis. Voyager à moindres frais, c’est travailler à sa propre subsistance.

Je ne travaille pas à la Finca Tatin simplement pour économiser de l’argent. Bénéficier du gite et du couvert en échange d’un peu de travail est un aspect positif, le fait que ma famille puisse vivre pour 2 euros par jour l’est aussi, mais ceci n’est pas notre motivation première pour rester ici : nous sommes ici parce que nous voulons vivre dans la jungle guatémaltèque, parce que nous voulons rencontrer les gens qui y vivent, nous voulons nous faire des amis, nous voulons voir comment les gens vivent, apprendre quelque chose à propos d’autres modes de vie, et nous voulons également avoir une base sûre et solide pour que notre bébé puisse vivre tranquillement.

Bien que ce puisse être le besoin d’économiser nos ressources qui nous a amenés à travailler à la Finca Tatin — gagner de l’argent ou en économiser est le principal dessein lorsqu’on bosse — les bénéfices ultérieurs valent bien plus que l’argent épargné. En même temps que de travailler pour nos propres besoins, nous sommes témoins de la manière dont les gens vivent sur cette planète : simples clients prêts à reprendre la route après quelques jours, nous n’aurions eu qu’un aperçu superficiel de cet aspect.

Voyager à moindre frais n’est pas qu’une question d’épargne.

Retrouvez l’article en anglais ici.

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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.

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