Une ville conquise par la mer : Survivre à l’épicentre de la plus grande catastrophe que le Japon ait connue

Le 11 mars 2011, la terre a tremblé au Japon avec une magnitude de 9 sur l’échelle de Richter. Des vagues de 15 mètres de haut ont frappé les côtes du nord-est et ont tout détruit sur leur passage. Les voitures et les maisons étaient emportées tels des jouets, les lignes de gaz furent détruites, les forêts et les décombres partirent en fumée, et le cœur de la centrale nucléaire était proche de la fusion.

Ce qui suit conte le récit de ceux qui ont survécu à cette catastrophe, sous la plume de Steve Mendoza, un professeur d’anglais Etats-Uniens. Celui-ci a traversé la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire du Japon, dans une ville qui fut conquise par la mer.

La secousse

Quand l’immeuble dans lequel j’étais à commencé à trembler, j’avais l’impression d’être dans un camion qui roulait sur une piste tapissée de nids-de-poule ; c’était puissant et violent. Né et ayant vécu en Californie, j’avais déjà vécu plusieurs tremblements de terre, mais là, c’était différent : ça ne s’arrêtait pas. Pendant ces deux longues minutes, les livres tombaient des étagères, les placards s’ouvraient et les nerfs étaient à vif.

L’école où j’enseignais ne donnait pas cours le jour où est arrivé ce qui est désormais connu sous le nom du Grand Tremblement de Terre de l’Est, ainsi les élèves qui étaient là étaient ceux qui participaient à des activités comme le basket ou le baseball. La plupart des enseignants du lycée de Shizugawa n’avaient donc pas beaucoup de travail. Mais quand la secousse frappa, nous nous sommes retrouvés au milieu de l’action : nous avons fait évacuer l’école sur le terrain de baseball où quelques élèves se trouvaient déjà. J’essayais d’en calmer quelques-uns, de plaisanter avec d’autres pour dédramatiser la situation. La plupart des élèves étaient calmes et recommençaient déjà à blaguer. Quelques-uns pleuraient, mais la plupart allaient bien. Les secousses suivantes arrivaient constamment, puissantes.

Vers 15 heures, les enseignants ont commencé à évoquer le fait qu’il y avait une alerte au tsunami. La semaine d’avant, nous avions déjà eu une petite alerte du même type, et étant donné que nous sommes sur la côte Pacifique du Japon, celles-ci arrivent régulièrement dans l’année. Mais les professeurs ont évoqué ensuite la taille possible du tsunami : un mur de 6 mètres d’eau allait frapper notre ville. Je me souviens avoir pensé : « Non, ce ne peut pas être possible, c’est sûr que ça va être plus petit et simplement causer des inondations.

Shizugawa, après le tsunami

Shizugawa, après le tsunami

LA PREMIÈRE VAGUE
Lycée de Shizugawa, 15h30

Le lycée de Shiguzawa étant un centre d’évacuation, et situé sur une colline surplombant la ville, les voitures commencèrent à affluer : nous leur avions fait de la place sur le terrain de baseball. Vers 15h30, heure où la première vague était censée frapper, les gens ont commencé à courir vers la falaise qui dominait la ville. Je me suis mis à marcher, et j’ai entendu un effroyable bruit de grondements et de craquements, j’ai alors réalisé qu’il se passait quelque chose vraiment anormal. J’ai couru pour avoir une meilleure vue, j’ai sorti mon petit appareil photo et j’ai commencé à filmer.

Je voyais d’énormes nuages de poussière, les immeubles balayés puis emportés par une immense masse d’eau. C’était irréel. Je me souviens parfaitement avoir vu un immeuble qui était emporté par l’eau être également en feu, les voitures et les maisons charriées comme si elles ne pesaient rien. La plupart des habitants étaient sur la colline près du lycée, abasourdis, pendant que d’autres pleuraient.

J’ai remarqué ensuite qu’il y avait toujours des gens qui essayaient de nous rejoindre sur la colline. En dessous de l’école, en bas de la volée d’escalier, se trouvait une maison de retraite que l’eau commençait à emporter. Nous avons rapidement réalisé qu’on ne pouvait pas aller chercher ou aider ces gens parce que le tsunami était déjà sur nous, et il était plus que probable qu’on soit également emportés. Pendant que je filmais, un homme qui tenait un restaurant où j’allais régulièrement s’accrochait à moi. D’un sens, je l’aidais à se maintenir debout pendant qu’il contemplait sa ville se faire détruire.

L’eau commençant à refluer, de nombreuses personnes nous ont rejoint au lycée. Je m’en souviens d’une en particulier qui était une de mes anciennes élèves, qui pleurait et hurlait viscéralement. Elle était trempée et les gens ont commencé à s’occuper d’elle. Les habitants et les enseignants se sont mis en branle pour sauver les dernières personnes restées dans la maison de retraite et qui ne pouvaient pas venir jusqu’à nous.

L’entraineur de baseball s’est joint à eux avec son équipe. Quand j’ai aperçu ce qu’ils faisaient, je les ai rejoint et les ai aidés à porter les survivants dans les escaliers qui menaient à l’école. Pour ne rien arranger, la neige a commencé à tomber, plutôt fortement d’après ce que je me souviens. La première personne que j’ai portée était couverte de boue et frissonnait. Nous entassions les gens, les couvraient de couvertures, et fabriquaient des civières avec du contreplaqué que nous avions dégotté. Nous sommes allés chercher les blessés et les personnes âgées dans la maison de retraite alors que le bâtiment commençait à s’affaisser. Je me souviens très clairement de l’odeur métallique du sang. Je me rappelle également la vision du sang sur le sol.

Dans cette terrible situation, nous avons reçu l’avertissement qu’une seconde vague était en chemin. Nous avons regardé sans pouvoir rien faire la vague arriver et s’acharner une nouvelle fois sur la ville, comme quelqu’un qui continuerait à frapper un homme déjà inconscient. L’opération de secours recommença après la deuxième lame, et quelques personnes âgées que nous avions portées ne bougeaient plus. Les répliques continuaient et nous avons reçu de nouvelles alertes, contrariant les opérations de secours.

Nous avons transformé les classes du premier étage du lycée en salles d’urgence de fortune où les personnes âgées blessées furent emmenées. Nous avons commencé à préparer l’école de manière à pouvoir accueillir plus de gens. Le dojo était l’endroit où la plupart des habitants étaient entassés. Il y avait des matelas au sol, ce qui rendait l’endroit plus confortable pour les gens qui avaient réussit à nous rejoindre. Nous avons ouvert le gymnase et commencé à diriger les gens à l’intérieur. Nous avons arraché les rideaux pour en faire des couvertures, monté les chauffages et avons fait tout ce que nous pouvions pour que les gens n’aient pas froid, nous avons pris des piles de journaux du CDI pour que les gens s’en servent de couvertures – n’importe quoi qui puisse aider. L’électricité et le réseau téléphonique ne marchaient plus, nous étions seuls.

L’ensemble des gens était déterminé et ne paniquait pas. Ils étaient soudés, se racontant leurs histoires. Nous n’avons pas eu le temps de penser à ce qu’il s’était passé, c’était l’instinct de survie qui avait pris le relai et nous devions prendre soin de tous ces gens. C’est, je pense, ce qui nous a aidé à tenir le coup.

Le lycée est situé sur une colline dont l’autre côté est occupé par des maisons – notamment les maisons de certains enseignants – une équipe est donc partie à travers la petite, mais dense, forêt pour voir s’ils pouvaient recevoir de l’aide des gens toujours présents. Heureusement, il y avait des maisons qui étaient assez hautes sur la colline pour ne pas avoir été touchées par le tsunami. Les gens de ce quartier sont rapidement arrivés au lycée avec des onigiri (boules de riz), et des couvertures pour les rescapés.

En attendant que tout le monde soit installé, on nous a confié la mission d’évacuer de la maison de retraite quelques corps de personnes âgées qui étaient décédées. L’expérience fut trop traumatisante pour leurs frêles corps. Nous avons transporté leurs restes dans la salle vidéo au deuxième étage. Comme la nuit commençait à tomber, quelques enseignants armés de lampes torches et de sacs de sport sont partis dans la pénombre pour voir s’ils pouvaient trouver de quoi manger.

Le personnel du lycée a finalement commencé à s’installer pour la nuit au premier étage, dans les bureaux et à côté du bureau du Principal. Nous nous sommes séparés dans chacun des deux bureaux et avons dormi sur des chaises disposées en rond autour d’un chauffage d’appoint. Je me souviens ne pas avoir très bien dormi, à cause des répliques sismiques et du fait que la chaise n’était pas très confortable. Dans la pièce d’à côté, une vieille femme n’a pas arrêté de hurler toute la nuit qu’il faisait trop froid. (Samui !!). Le personnel de la maison de retraite qui était présent ne pouvait pas faire grand-chose pour l’aider ; nous étions tous dans la même situation.

J’ai pensé à mes amis et espéré qu’ils allaient bien.

DEUXIÈME JOUR
Se rendre compte de l’étendu du désastre

Le deuxième jour de la catastrophe a débuté par une réunion, où on nous donna des consignes. Le principal adjoint était la plus haute autorité présente, il nous a donc réparti les tâches. Il a réalisé un travail d’organisation formidable et a réussi à ne pas perdre son sang froid. On nous a donné des maillots numérotés, ceux que les élèves portent lors des compétitions sportives, pour qu’on puisse nous identifier comme membres du personnel du lycée. Le mien était trop petit. Quelques-uns d’entre nous furent chargés d’écrire « SOS » avec la neige sur le terrain de baseball tandis que d’autres remplissaient des sacs de neige afin de les mettre sur les corps des décédés, de façon à essayer de conserver leurs restes. Il fut décidé que les corps devaient être transportés vers le local du club de tir à l’arc, étant donné que celui-ci était loin du campus. J’étais dans l’équipe chargée de transporter les corps. Nous n’avons rien dit, et quand nous les avons déposés dans le local nous avons tous prié en silence pour eux.

Les hélicoptères des secours commençaient à arriver et nous leur avons demandé de prendre en premier les blessés graves. Nous avons utilisé des civières pour les porter jusqu’aux hélicoptères et quelques uns des membres d’équipage sont restés avec nous pour laisser de la place pour les blessés.

Les hélicoptères de secours

Les hélicoptères de secours

Entre deux atterrissages, j’observais les dégâts dans Shizuguwa. Je suis allé au bout de la seule route qui quitte le lycée et ai vu que la ville était couverte de débris. Pendant la journée, on a réussi à trouver de la nourriture et des équipements, une chaine humaine a même été réalisée sur la colline pour amener le ravitaillement depuis les maisons qui n’étaient pas détruites. J’ai couru vers un de mes bons amis, Yusuke, qui était venu à l’école parce qu’il était un travailleur social à la retraite. Il avait un énorme bandage sur son œil gonflé mais mis à part ça, il allait bien. Je lui ai demandé des nouvelles de nos amis communs et il m’a répondu qu’il ne savait pas où ils étaient.

Les gens revenaient maintenant avec de la nourriture, ce qui n’était pas chose aisée, la ville étant devenue un véritable champ de ruines. Les hélicoptères atterrissaient maintenant sur les autres centres d’évacuation qui étaient un hôpital, un immeuble résidentiel, et l’école primaire.

J’ai remarqué qu’une des personnes à qui on donnait un maillot numéroté était mon ancienne élève qui avait réussi à venir jusqu’au lycée – celle qui hurlait et pleurait quand elle était arrivée après la première vague. Ce qu’il s’est passé, c’est que sa mère était restée derrière afin de prendre soin de sa grand-mère dans leur maison. Mon ancienne élève avait été emportée par la vague mais s’en était sortie, mais j’ai peur que sa mère et sa grand-mère aient disparu. Elle a dit à l’équipe qu’elle ne voulait pas penser à ça et qu’elle voulait aider, on lui a donc donné un maillot et une tâche à accomplir. C’était sa façon de tenir le coup.

Il commençait à faire nuit le deuxième soir lorsqu’on a trouvé des bougies, on a également utilisé de l’essence pour éclairer le bâtiment. Nous les avons mis dans les halls et dans les bureaux du lycée. Je me suis aventuré dehors pour voir comment les habitants qui s’étaient réfugiés là s’en sortaient. Ils avaient fait des feux autour du terrain de baseball pour se tenir chaud pendant qu’ils discutaient. Je pouvais distinguer sur une ou deux autres collines que des feux étaient également allumés, illuminant une partie du ciel. J’ai à nouveau dormi dans le bureau du Principal, et cette fois j’ai réussi à dormir quelques heures. Un vieil homme n’arrêtait pas d’appeler sa femme, lui demandant qu’elle vienne le rejoindre. Il ne recevait aucune réponse mais continuait de l’appeler quand même. Et, comme la nuit précédente, les répliques étaient régulières.

TROISIÈME JOUR
La catastrophe continue

Le troisième jour nous avons été chargés d’apporter de la nourriture dans les autres centres d’évacuation, comme l’hôpital et le complexe locatif. Nous avions entendu que quelques-uns de nos élèves étaient là-bas, et les professeurs désiraient voir s’ils allaient bien. On nous a dit de faire attention à l’alarme du lycée, que le principal adjoint nous ferait connaitre via le mégaphone s’il y avait une autre alerte au tsunami. Un signal court pour un petit tsunami, et un long pour un grand. Nous ne pouvions qu’espérer pouvoir entendre ces alarmes et avoir le temps de retourner au lycée.

Le professeur de sport m’a donné une de ses paires de basket, c’était le seul qui avait des chaussures à ma taille. Je faisais partie de l’équipe qui se dirigeait vers les appartements, j’ai rempli mon sac de nourriture et nous sommes partis. Nous étions sept, tous des professeurs de l’école. Nous avons descendu les escaliers jusqu’à la maison de retraite, la route était complètement bloquée et nous nous sommes rendus compte que ça allait être plus que difficile de circuler.

Autour de l'hopital, après le Tsunami

Autour de l’hopital, après le Tsunami

C’était la première fois que je voyais du sol les dégâts. Un véritable chaos. Des monceaux de bois à la place des maisons, les voitures retournées. La boue, omniprésente. Nous avons avancé sur un chemin de fortune dégagé par les personnes qui avaient recherché des vivres. La ville s’était transformée en une vaste décharge, avec des montagnes de décombres.

Se frayer un chemin à travers la ville était difficile mais nous avons réussi à rejoindre un pont de chemin de fer. Le pont était intact, mais on pouvait deviner que l’eau l’avait submergé. La vague devait au moins faire 10 mètres. Ce chemin était le plus court pour rejoindre le complexe locatif. C’est ici que je me suis précipité vers les premiers reporters que j’apercevais, ils étaient d’Al-Jazeera. Ils m’ont demandé où nous allions, et ce que je savais sur la catastrophe. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient m’interviewer plus tard, je leur ai répondu que je reviendrai probablement au lycée.

Nous avons ensuite continué notre route à travers la boue qui recouvrait la ville. Pendant que nous passions dans les rues que je connaissais, j’essayais de me remémorer comment était la ville avant ce désastre. Le complexe locatif était à quelques pâtés de maison de l’hôpital, et alors qu’on s’en approchait, nous avons entendu l’alarme du lycée sonner. Un signal long.

Nous avons décidé de nous réfugier dans l’hôpital parce qu’il était plus près que l’école. Nous avons trouvé une entrée à l’arrière qui semblait avoir été dégagée. Nous avons monté les escaliers. C’est alors que j’ai senti une odeur métallique désormais familière : l’odeur du sang. L’hôpital n’avait pas réussit à évacuer complètement les étages du bas avant que la vague ne frappe la ville, des corps jonchaient le sol.

Nous sommes finalement arrivés au dernier étage de l’hôpital, et nous avons fait une pause. La plupart du bâtiment était vide, et le personnel restant nous a informé que les derniers patients venaient d’être héliportés. Ils nous ont aussi dit que le complexe locatif, qui était notre destination, avait également été évacué. Nous avons attendu un peu et aucune vague n’a déferlé. Nous sommes retournés vers le lycée.

Sur le chemin du retour, l’alarme a de nouveau sonnée, cette fois ci une longue sonnerie, plus longue que la précédente. Nous n’étions même pas arrivés au pont, nous avons donc accéléré – ce qui n’était pas aisé avec les sacs remplis de nourriture et le sol couvert de boue. Nous avons rejoint le pont, et décidé qu’il était plus sûr de continuer jusqu’à l’école.

Du haut du lycée

Du haut du lycée

Les vivres ont commencé à arriver via les hélicoptères de l’armée, j’aidais à les décharger. Il y avait surtout des couvertures, de la nourriture et de l’eau. J’ai couru vers un bon ami, un journaliste du journal local. Il n’est habituellement pas très expressif, mais quand nous nous sommes vus, il a laissé échapper un cri de surprise et nous nous sommes serrés dans nos bras. Ça faisait du bien de voir un autre ami. Nous avons commencé à casser des tabourets et des chaises qui ne servaient pas pour alimenter les feux, et nous avons rit avec les membres de l’équipe de baseball qui me regardaient briser le bois grâce à mon poids, sautant sur les planches pour les casser. Les professeurs s’étaient dispersés vers les autres centres d’évacuation pour voir s’ils pouvaient trouver des élèves.

Alors que je prenais un moment de répit j’aperçu un visage familier, Canon Purdy, une enseignante américaine qui officiait auparavant au collège de Shizugawa. Elle était arrivée dans la ville le jour de la première vague pour participer à la remise des diplômes de ses anciens élèves, et logeait dans mon appartement. Elle avait laissé ses affaires chez moi et nous nous étions séparés rapidement, elle s’en allant vers le collège. Quand je l’ai vu se tenir en haut des escaliers, j’ai laissé échapper un soupir de soulagement, j’étais heureux de voir qu’elle allait bien. Elle m’a donné des nouvelles d’un de nos amis qui était avec elle dans le collège pendant le tsunami. Nous nous sommes racontés ce que nous avions vécu et avons parlé des amis dont on n’avait pas de nouvelles. Aucun de nous ne savait ce qu’était devenue l’autre enseignante américaine, Caitlin Churchill.

L’équipe d’Al-Jazeera est ensuite arrivé et a interviewé un de mes collègues, puis moi-même. De plus en plus de nourriture et de matériel arrivait, tant par hélicoptère que par les gens qui les amenaient.

J’ai dormi un peu mieux cette nuit là, surtout grâce à l’épuisement.

QUATRIÈME JOUR
Les militaires américains sont introuvables, la NBC arrive

Le quatrième jour après la catastrophe, notre principale mission fut de décharger les vivres qui continuaient d’arriver. Les routes commençaient à être dégagées et des camions arrivaient également. Les deux premiers jours après le tremblement de terre, les réserves de nourriture étaient faibles, mais maintenant il y avait un flux constant de vivres qui arrivait.

Les gens allaient et venaient, et un petit groupe de personnes qui comprenait notamment Caitlin Churchill arriva. Elle était restée au collège de la ville voisine de Togura, et avait marché et fait du stop jusqu’au lycée. Elle nous a donné des nouvelles de Togura et nous a également dit que des militaires américains étaient sans doute en train d’aider dans la zone où nous étions, elle voulait essayer de voir si elle pouvait se faire emmener dans un endroit où il y avait encore de l’électricité. Elle se dirigeait vers l’école de Shizuguwa, je l’ai accompagnée. Je voulais chercher mes amis et éventuellement aider les militaires américains en tant que traducteur. Maintenant que les routes étaient un peu plus dégagées, traverser la ville était un peu plus facile.

Au collège, je suis tombé sur des amis qui avaient réussi à s’en sortir. C’était plus que des amis, ils étaient comme ma famille japonaise. Ces personnes étaient un couple qui tenait un café où j’allais souvent. L’endroit était confortable et toutes les personnes qui le fréquentaient étaient amicales et accueillantes. Le couple aimait se faire appeler par leur surnom – « Maman et Papa » – ce qui était approprié vu leur caractère attentionné et paternaliste.

Nous nous sommes rencontrés avec Canon et avons décidé d’aller dans un autre centre d’évacuation pour voir si les militaires américains étaient là. Nous avons marchés à travers les collines derrière l’école. Nous avons couru vers les personnes que nous connaissions, c’était bien de revoir leurs visages. Quand nous sommes sortis du chemin forestier de l’autre côté de la colline, nous nous sommes rendu compte combien le tsunami avait détruit le reste de Shizugawa. Il ne restait vraiment plus rien de la ville. C’était simplement une montagne de débris. Nous avons marché à travers les décombres jusqu’au stade de Bayside, un autre campement de fortune. Nous continuions à rencontrer les personnes que nous connaissions, et un bon ami qui vivait par là nous a emmené pour le reste du chemin. Nous cherchions autour de nous des personnes que nous connaissions et avons également demandé si les militaires américains étaient proches d’ici. Ils ne l’étaient pas.

Tandis que je me reposais dehors nous avons décidé que ce serait probablement mieux de retourner à l’école. Mais, alors que nous nous apprêtions à partir, j’ai remarqué une femme avec une équipe de télévision courir vers Canon, et lui demander si elle était Canon Purdy. Elle lui dit que sa sœur essayait de la joindre depuis les Etats-Unis. Je suis resté là pendant qu’Anne Curry interviewait rapidement Canon, et les caméras se sont tournées vers Caitlin et moi, nous avons ainsi pu envoyer un message via NBC Today Show à nos familles pour qu’ils sachent que nous étions en vie.

Evidemment, nos familles avaient fait tout ce qu’elles pouvaient pour nous trouver, et la sœur de Canon s’était servie de Twitter pour demander à Anne si elle pouvait aider. Anne avait réussi à atteindre l’école de Shizugawa où elle avait montré la photo de Canon aux gens, leur demandant si quelqu’un la connaissait, et s’ils savaient où elle était. Maman et Papa, ma famille japonaise, savaient, et ont accompagné l’équipe de télévision jusqu’au stade de Bayside où nous étions allés plus tôt dans la journée.

Anne Curry et l’équipe de la NBC nous ont ramenés jusqu’à l’école dans leur camion et nous ont ravitaillés avec toute la nourriture qu’ils pouvaient nous donner. Retourner à l’école ne fut pas aisé, comme une des routes était fermée à cause de débris enflammés. Nous avions donc dû prendre une route plus difficile, à travers les collines. C’était irréel. La situation dans sa totalité était irréelle, mais ce voyage à travers les collines qui surplombaient les ruines de la ville avait élevé d’un cran le niveau d’étrangeté. Sur la route, Anne nous mit au courant de ce qu’il se passait dans le reste du pays. J’ai donné une vidéo que j’avais prise du tsunami à Anne et à son équipe de la NBC, ainsi qu’à ceux de NHK. Je savais que les gens avaient besoin de voir ce qu’il s’était passé ici.

Anne voulait faire une interview de Canon pour compléter un reportage que la NBC avait fait avec sa famille en Californie, et elle nous a aussi laissé utiliser son téléphone satellitaire pour appeler nos familles, leur dire que nous allions bien. Je savais que je voulais rester autant de temps que possible à Shizugawa pour aider ces gens que j’aimais, ces bonnes personnes, mes amis et ma famille. C’est ce que j’ai dit à mon oncle au téléphone et il a compris.

CINQUIÈME JOUR
L’Ambassade américaine ne nous aide pas du tout

Je suis resté à l’école cette nuit là, et nous sommes retournés au lycée le jour suivant. Davantage de vivres, davantage de camions, davantage de reporters. Depuis les derniers jours, le lycée avait cessé d’être un lycée, et était devenu un refuge à plein temps. Les professeurs, ayant de moins en moins de choses à faire, ont commencé à rentrer chez eux ou dans leur famille pour voir s’ils allaient bien. J’étais resté à l’école pour la nuit, je voulais rester avec ma famille japonaise, l’unique famille que j’avais ici. Le téléphone avait été presque totalement remis en service à ce moment là, et nous pouvions contacter les autres professeurs, avoir des informations à propos de ce qu’il se passait. Les professeurs se rejoignaient à Sendai, la plus grande ville de Miyagi, la préfecture de la région où nous vivions.

Canon a ensuite appelé l’ambassade américaine dans l’espoir qu’ils pourraient nous aider. Ils ne pouvaient pas. Nous avons demandé à avoir de nouveaux passeports, comme les nôtres étaient perdus dans les décombres et ils nous ont répondu que nous devions « venir durant les heures d’ouverture, entre le lundi et le mardi » pour faire une demande. L’ambassade était à Tokyo, loin de là où nous étions. Merci l’ambassade.

QUITTER SHIZUGAWA

Canon et Caitlin se sont fait emmener par une équipe de télévision un jour ou deux plus tard, et les professeurs du lycée ont commencé à s’en aller. Je savais qu’il était également temps pour moi de partir. Un de mes derniers jours à Shizugawa, j’ai notamment passé mon temps à traduire en japonais les recettes des aliments qu’on nous avait apportés, et j’ai même fait un tableau de conversion pour les termes de cuisine et le système métrique. « Qu’est-ce que c’est qu’un gallon ? » je devais leur expliquer. J’ai du également expliquer ce qu’était une betterave, mais je n’ai pas trouvé de plat qui se faisait avec. J’ai également visité mon ancien appartement, il n’y avait plus rien, je pouvais presque distinguer ce qu’il y a en dessous du parquet, tout avait disparu. Pendant que je retournais au lycée, je m’arrêtais pour inspecter les dégâts le long de la route, et, dans quelques endroits, je pouvais sentir l’odeur familière de métal que je commençais à si bien connaître.

J’ai dit au principal que j’avais besoin qu’on m’emmène jusqu’à Sendai. Il a parlé avec une équipe de télévision qui filmait par ici pour savoir si je pouvais partir avec eux. Par chance, ils partaient pour Sendai le soir même. Ca nous a prit environ 3 heures pour aller de Shizugawa à Sendai avec le van. L’équipe était amicale et m’a un peu remonté le moral. Les routes étaient en mauvais état, mais les gens étaient déjà là en nombre pour les réparer. J’ai remarqué pendant ce voyage que mes émotions devenaient difficiles à contenir. Quelques fois durant la semaine précédente j’étais devenu émotif – lorsque j’ai vu que mes amis étaient en vie, quand je marchais seul dans la ville complétement détruite – mais j’étais capable de résister. La situation dans son ensemble était irréelle.

Les escaliers menant en bas de la colline du lycée

Les escaliers menant en bas de la colline du lycée

LE RETOUR

Le jour de mon vol pour rentrer aux Etats-Unis, j’ai commencé à réaliser ce que cela voulait dire de quitter le Japon, un endroit que je considérais comme chez moi depuis trois ans. Je ne voulais pas rentrer à mon second chez-moi ; en fait je voulais retourner le plus vite que je pouvais au Japon pour aider ou réconforter ceux qui avaient tant perdu, ces gens que j’appelais mes amis et ma famille. En atterrissant à Los Angeles et en sortant de l’avion, je fus encerclé par tous ces gens qui n’avaient aucune idée de ce que j’avais enduré, les gens vivant leur vie. C’était, encore une fois, irréel. J’ai pris l’escalator qui m’emmena jusqu’à la réception des bagages où l’on peut rencontrer les êtres aimés. Ma famille était là à m’attendre. Leurs visages souriant étaient un contraste bienvenu après la semaine précédente. C’était bon d’être à nouveau dans leurs bras.

Minamisanriku, ou Shizugawa, comme les habitants continuent de l’appeler, a littéralement été reprise par la mer pendant ce qui est désormais connu comme le Grand Tremblement de Terre du Japon. Plus de la moitié de la population – plus ou moins 9500 personnes – n’ont pas survécu au tremblement de terre et aux tsunamis qui ont suivit. Le nombre de morts a Minamisanriku est une portion conséquente du nombre total des victimes. A la suite de la destruction, il est devenu évident que 95% de Minamisanriku était complètement détruit, seulement les plus grands immeubles – l’hôpital, la maison de retraite, quelques immeubles résidentiels – étaient toujours debout.

Lorsque le tsunami a frappé, les vallées qui encerclent la ville ont agi comme un large entonnoir qui a permis à l’eau de monter jusqu’à plus de 15 mètres. Quasiment tout a été détruit, et les photos aériennes paraissent tout droit sorties d’un cauchemar post-apocalyptique. Comme Steve l’a écrit, « Il n’y avait vraiment plus rien de la ville. Ce n’était qu’une pile de décombres. »

On l’a vu au cours des lignes écrites par Steve, les équipes de secours et de nettoyage étaient sur place une journée après la crise, et à la cinquième journée beaucoup de personnes avaient trouvé un endroit où aller pour être évacué. Si l’on consulte la ‘règle des dizaines’ a propos du temps de reconstruction après un désastre conçu par le grand géographe Robert Kates, on peut calculer que si Minamisanriku était en crise pendant 4 jours, et inhabitable pendant environ 40, il faudra donc 400 jours après le tremblement de terre pour que la ville fonctionne à nouveau. Le temps nécessaire prévu pour que Minamisanriku soit reconstruite entièrement doit encore être multiplié par 10, soit quasiment 11 ans.

La ‘règle des dizaines’ est basée sur le fait que les sociétés tendent à reconstruire leurs villes après un désastre à une allure proportionnelle au temps qu’elles ont mis à surmonter la période de crise. La société japonaise s’est montrée très tenace, très bien organisée, et extrêmement efficace lorsqu’elle se mobilisait contre la plus grande catastrophe naturelle de son histoire. Ceci dit, il y a de l’espoir pour la côte nord-est du Japon, et vous pouvez vous attendre à voir Minamisanriku reconstruite et à nouveau sur la carte à l’heure prévue.

Auteur : Steve Mendoza

Categories: Récits de Voyage
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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.

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