Un voyageur ne repeint pas son appartement

Auteur : Wade Shepard (2013)

“Mais qu’est-ce que je fais ? ” me suis-je demandé.

J’étais en train de passer une sous-couche sur les murs d’un appartement, mais ma question ne se rapportait pas au fait que je recouvrais de la saleté, de la crasse, des restes de scotch et des insectes morts avec de la peinture ni au fait que j’avais accepté d’emménager dans un endroit vraiment immonde qui aurait besoin d’au moins un mois de restauration avant d’être habitable.

Non, je me suis posé cette question car les voyageurs ne repeignent pas leurs appartements. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons, ça ne fait pas partie de notre job. On ne s’occupe pas du sale boulot qui consiste à bricoler dans un appartement. On laisse cette merde aux sédentaires. Si une demeure n’est pas facilement habitable, on poursuit notre route pour en trouver une autre.

Merde, pour commencer on ne devrait même pas emménager dans un appartement.

Qu’est-ce que j’étais en train de faire ?

Je savais exactement ce que j’étais en train de faire, mais prétendre que j’avançais mes pions au hasard de la vie me rassurait un peu. J’étalais la sous-couche au rouleau, prêt à peindre des murs et à fonder un foyer car la poursuite de mes voyages en dépendait.

Malgré l’apparente ironie de la situation, c’est en fait assez logique. Je t’explique :

J’étais sûr d’une chose en étalant cette sous-couche de haut en bas et de bas en haut : ma femme et mon gosse ont besoin d’un campement longue durée. S’ils ne l’ont pas, voyager va vraiment devenir difficile pour moi.

Ma femme veut avoir une vie, ma gamine aime aller à l’école, se faire des amis et apprendre des langues. C’est bénéfique pour elles d’être au même endroit durablement. À part quelques exceptions notables (comme en Colombie), on s’est généralement installé dans un même endroit pour des périodes de trois mois lors de nos trois premières années de voyage en famille. Ça marchait bien à l’époque. On a voyagé à travers l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, en s’installant dans des endroits appropriés. Ma fille apprenait à parler espagnol et anglais en même temps, elle était très jeune et n’avait pas vraiment besoin de beaucoup plus que ce qu’elle avait déjà.

Quand les enfants sont jeunes, vous pouvez quasiment les fourrer dans votre sac à dos comme n’importe quel autre accessoire. Puis ils grandissent et commencent à vouloir d’autres choses. Des amis, par exemple. Ou la capacité à communiquer dans les langues prédominantes du pays dans lequel ils se trouvent.

Ma gamine adore voyager, mais elle en retire des avantages différents des miens. Elle est un peu trop jeune pour se passionner pour les comparaisons culturelles, les informations, les conversations, et toutes les observations, corrélations et impressions qui rendent le voyage précieux pour un adulte. Ce que ma fille et moi trouvons intéressant est grandement différent. Bien que, désormais, elle regarde souvent les gens et me demande ce qu’ils font, elle veut en réalité juste jouer avec ses amis.

Les enfants se développent par étapes. En ce moment, ma gamine jette les bases de sa vie. Elle apprend comment interagir avec les gens, comment parler leurs langues, comment devenir socialisée. Ce travail nécessite de rester au même endroit plus que quelques mois à la fois.

Ma femme en train de peindre notre appartement

Ma femme en train de peindre

Pour ma fille, être au Mexique, en Colombie, au Guatemala ou en Chine, c’est son quotidien. Elle voyage à travers le monde depuis qu’elle est née. Le choc de se retrouver dans un autre pays n’existe tout simplement pas pour elle : elle l’accepte sans sourciller et trouve naturellement sa voie. Quand elle est avec une certaine « tribu », elle parle et se comporte d’une certaine façon, quand elle est avec une autre « tribu », elle change ses codes.

Ma femme m’a raconté que sa conception néophyte des tribus avait été chamboulée récemment lors d’une correspondance en Corée. Elle vadrouillait dans une aire de jeux de l’aéroport et s’est approchée d’une fille de type mongol. Naturellement, elle s’est imaginé qu’elle pouvait lui parler en chinois. Elle ne pouvait pas : elle était Coréenne. Elle a alors traversé l’aire de jeux pour rejoindre deux enfants blancs qui jouaient. Il était évident pour elle qu’ils parlaient anglais. Ils ne pouvaient pas : ils étaient Russes. Tout d’un coup, le monde est devenu un peu plus grand et plus complexe. Cependant, elle a quand même fini par trouver une petite Chinoise qui comprenait ce qu’elle disait.

Ma fille sait parler chinois et sait comment interagir avec les enfants chinois car elle a profité d’une solide base d’opérations en Chine pendant un an et trois mois durant lesquels elle est allée à l’école, s’est fait des amis et a développé des relations.

On n’apprend pas une langue en vadrouillant d’un pays à l’autre.On apprend une langue en restant à un endroit pour une longue durée, en se faisant des amis, en cultivant ses relations. Quand on voyage vite, on a souvent les mêmes conversations encore et encore. Le contexte dans lequel on communique est souvent tout à fait le même, indépendamment de l’endroit.

Cela fait partie de l’ironie du voyage : plus vite on va, plus on en voit mais moins on en apprend.

Si je traîne ma fille à travers le monde en sautant régulièrement d’une langue, d’une culture, d’une frontière à une autre, elle ne forgera pas les bases grâce auxquelles elle pourrait développer une véritable compétence internationale. Si je lui permets de rester immergée dans une culture suffisamment longtemps, elle apprendra une langue des coutumes et des tendances. J’ai pu l’observer.

Les enfants ont toujours un sens incroyable de ce qui est normal dans n’importe quel contexte social dans lequel ils se trouvent, et ils semblent avoir la capacité innée d’apprendre une culture et une langue, et de s’adapter. Ma fille refuse de parler chinois ou espagnol quand elle rend visite à sa famille aux États-Unis car elle trouve cela anormal dans ce cadre.

Aux États-Unis, considérer le conformisme comme quelque chose de négatif est à la mode. On nous a lavés le cerveau pour nous faire croire que nous sommes tous des individus uniques qui vivons d’une manière ou d’une autre au-delà de la Culture. Ce n’est pas le cas. Nous sommes des robots dans un contexte social comme tout le monde, et nous forçons notre groupe ainsi que nous-mêmes à être conformes comme dans toutes les cultures. Nous choisissons notre « tribu », nous nous accordons pour rentrer dans son système de valeur et de morale, et puis nous l’imposons aux gens autour de nous. Le conformisme est quelque chose de normal.

Le conformisme est une bonne chose car il signifie que tu comprends ton contexte culturel et ta place dans la meute.
Mais être capable de changer ses codes est également important.

Les enfants internationaux qui sont vraiment élevés dans différentes cultures (beaucoup de familles renferment leurs enfants dans des communautés internationales ou les empêchent de s’intégrer dans la culture locale, ils ne comptent donc pas ici) ont une capacité naturelle à changer leurs comportement/langage/réactions en fonction du paysage social dans lequel ils évoluent. C’est vraiment incroyable à regarder. En Chine, ma fille se comporte comme un enfant chinois. Les enfants sont malléables, ils peuvent façonner leur caractère pour s’accorder aux spécifications de la culture dans laquelle ils évoluent. Les adultes ne peuvent pas faire ça.

Mais, même pour ma fille, acquérir cette capacité prend du temps. La question qui se pose ici est : combien de temps ?
Pour l’instant, je n’en ai aucune idée. Ça ne fait que quatre ans que je fais ce voyage. Je sais que pour ma gamine, il suffit d’une année d’interaction sociale profonde pour devenir compétente dans une langue. Mais je sais aussi qu’à ce stade de son développement, elle oublie vite les langues qu’elle n’utilise pas régulièrement. Mais, en grandissant, sa mémoire à long terme s’améliorera et nous devrions être plus libres de traverser les frontières linguistiques plus souvent.

Le salon de notre appartement

Le salon de notre appartement

Si ma gamine n’est pas capable de parler de trois à cinq langues et de naviguer comme une autochtone dans au moins autant de cultures d’ici ses dix ans, alors je considérerais avoir échoué à lui fournir un contexte adéquat pour qu’elle ait une véritable éducation internationale. Mais comme je veux que ma gamine soit sociabilisée internationalement (et non pas qu’elle devienne une sorte d’Américo-Chinoise), je dois continuer d’échafauder de nouvelles stratégies et prolonger notre voyage à travers le monde, quelle que soit la vitesse à laquelle nous nous déplaçons.

Le voyage perpétuel consiste à changer de stratégie pour s’adapter à un contexte changeant.

Et moi dans tout ça ?

J’ai dû faire des compromis. Alors que je préfèrerais retourner à l’époque où je m’installais pour un à trois mois à chaque fois, je sais que ça ne serait vraiment pas bénéfique pour ma femme et ma fille. Déplacer toute la famille aussi souvent commence aussi à me coûter. Pour voyager, il faut trouver de la nourriture, un abri, des moyens de transport, d’éducation et de divertissement. C’est à peu près cent fois plus difficile quand une femme et une enfant de quatre ans sont concernées.

Donc je voyage essentiellement seul. Je voyage vite. Je voyage pour des raisons précises puisque je fais des recherches pour des articles et des reportages sur divers endroits/faits d’actualité/à peu près n’importe quoi qui me donne envie d’en savoir plus. Il n’est pas possible d’amener une famille dans ces voyages. Ce sont souvent des entreprises éreintantes, mais, pour une raison ou pour une autre, c’est ce que j’aime faire.

Je dois voyager ou je n’aurai pas d’argent pour voyager. Pas de voyages signifie pas d’articles ce qui signifie pas de vidéos ce qui signifie pas d’argent. Je peux travailler sur la route à plein temps, mais si on ajoute à cela une femme et un enfant, tous entassés dans une chambre d’hôtel, cela devient extrêmement difficile. J’ai besoin de vivre deux vies différentes pour continuer d’alimenter ce rêve.

50% du temps, je cours à travers l’Asie, je pose des questions idiotes et je recueille des informations pour en faire matière à écrire. 50% du temps, je suis avec ma famille, j’écris des articles, je poste des vidéos sur mon blog et je travaille sur le réseau de sites internet que je suis constamment en train d’élargir. Par conséquent, une partie de ma vie est consacrée à la recherche et à l’expérience, et une autre à la publication et à ma famille. Ça marche relativement bien comme ça depuis un an et demi.

Gérer ces sites internet et publier ces articles me prend un temps incroyable. Peu importe que je voyage vite ou lentement, je dépense environ 50% de mon temps à travailler. Partager ce temps de façon quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle importe peu : le ratio contribution/production reste le même. Donc, en ce qui me concerne, je me fiche pas mal de savoir si mon bureau se trouve dans un hôtel ou dans un appartement, bien que ce dernier me permette d’avoir ma famille avec moi et beaucoup moins de corvées à m’occuper.

Si quelque chose ne marche pas bien, alors je fais autre chose. C’est la philosophie du voyageur. Adapter ses stratégies pour s’adapter à un contexte changeant est ce qui permet de bouger à travers le monde, d’avancer dans sa vie.

Ma femme ne me fusille pas quand je lui dis au réveil que je pars à des milliers de kilomètres et que je ne reviendrais que dans deux semaines. Elle m’embrasse, me dit au revoir et défend la forteresse.

C’est pour cette raison qu’en ce moment, je repeins mes murs à Xiamen.

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Vagabond Journey édition Française

Anaïs Bouchon a écrit 3 articles pour vous.

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