Seuls les fous accordent plus d’importance à Facebook qu’à la vie.

Auteur : Wade Shepard (2012)

 

Dans le quartier des backpackers de Carthagène des Indes, en Colombie, presque toutes les auberges de jeunesse arborent à leur entrée le petit sticker d’un site de réservations d’auberges appelé Minihostel.com. Je n’avais jamais entendu parler de ce site auparavant, et il était évident qu’un représentant de cette entreprise visitait toutes les auberges des alentours et discutait avec les propriétaires pour convenir d’un partenariat. J’avais fait à peu près la même chose pour Hobohideout.com il y a quelques temps, et je gardais les yeux ouverts afin de trouver la personne qui avait collé ces stickers. C’est toujours bien de rencontrer un confrère sur la route, de partager des informations et de prendre des notes.

Un soir, je suis rentré dans mon hôtel et un type était assis derrière le bureau, rédigeant quelque chose sur son ordinateur portable. Sur son ordi, un énorme autocollant « Minihostel.com ». C’était lui. Étant donné qu’il travaillait, j’ai installé mon ordinateur dans le hall et j’ai bossé un peu en attendant qu’il termine. J’ai regardé son site et je me suis aperçu que Vagabondjourney.com avait bien plus de visites qu’il n’en avait. Cependant, apprendre quelques trucs à propos de son mode d’action, qui semblait être visiter en personne les auberges et les hôtels des alentours, pourrait m’être utile. Peut-être qu’on aurait pu s’entraider mutuellement.

C’est plus facile de me parler, maintenant ?

Au moment opportun, je me suis levé et je me suis présenté. Le type de Minihostels.com m’a dit qu’il était le patron de l’entreprise, et nous avons discuté quelques minutes à propos du travail de webmaster itinérant. Il a ensuite coupé court à la discussion et m’a demandé si on pouvait continuer la conversation un peu plus tard, le temps qu’il ferme boutique et qu’il soit tranquille pour la nuit.

Aucun problème. Je suis reparti à mon ordinateur et j’ai terminé également mes travaux en cours. J’étais installé derrière le gars de Minihostels.com et je pouvais apercevoir son écran. On pouvait voir le design bien reconnaissable de Facebook, et la fenêtre restait ouverte. J’ai attendu un quart d’heure et j’ai rangé mes affaires. Il était toujours sur Facebook.

J’ai tout à coup perdu toute envie de continuer notre conversation. Je suis sorti de l’hôtel, et je n’ai jamais revu le type de Minihostels.com.

Une personne qui accorde plus d’importance à Facebook qu’aux interactions réelles n’est pas une personne avec qui je souhaite passer ne serait-ce qu’une minute de ma vie. Chaque jour, j’ai l’occasion de discuter avec des dizaines, des centaines, voir même des milliers de nouvelles personnes. Je marche dans la rue et je cherche des gens à qui dire bonjour et avec qui discuter. Quand quelqu’un préfère fixer un écran rempli de citations stéréotypées de photos de soirées, de statuts sibyllins ; quand cette personne préfère suivre les crises de types cinglés qui se regardent le nombril constamment, ou qu’il regarde qui est le nouvel ami de qui plutôt que de me regarder dans les yeux et discuter avec moi, alors je m’en vais et je cherche quelqu’un d’autre avec qui parler.

Facebook est un outil technologique très puissant, c’est un excellent moyen de garder contact avec plus de personnes qu’on ne le pourrait normalement —notamment pour les voyageurs— mais pour un trop grand nombre, Facebook est une maladie, une obsession, une addiction, l’exutoire d’un comportement antisocial, une rambarde de sécurité contre le mal-être social. Bien trop souvent, la stimulation de Facebook dépasse la stimulation de la vie. Tu fais face à ce comportement partout où les gens se rassemblent, dans tous les endroits victimes de la culture globalisée : les gens utilisent Facebook sur leur téléphone comme d’une aide à la conversation, ou comme un moyen d’éviter de discuter avec les gens autour d’eux.

Avoir une conversation avec quelqu’un requiert un certain investissement ; cela prend du temps et une dose de réflexion de dire des choses, de poser des questions, de sonder un peu plus profondément les pensées de la personne qui se tient face à toi. Cette pression est tout simplement éradiquée lorsqu’on communique sur les réseaux sociaux, et cela devient normal pour mes pairs de choisir la solution de facilité. L’art de la conversation est en passe de devenir une compétence archaïque, une relique du passé datant de l’époque où parler avec des gens en tête à tête était le premier des passe-temps.

Si tu coupes court à une conversation pour mettre à jour ton statut Facebook, tu es le produit de ton époque, et je ne veux rien avoir à faire avec toi. Cela peut sembler sévère, mais je ne souhaite pas perdre mon temps à attendre les gens qui gâchent leur vie.

Être sur Facebook plutôt que de parler avec la personne qui se trouve à côté de toi, c’est lui signifier sans ambages : « Je t’emmerde ». Les parents devraient inculquer cette nouvelle règle de bonne conduite à leurs enfants — comme mâcher la bouche fermée ou ne pas interrompre quelqu’un lorsqu’il parle. Mais la plupart des mauvais parents sont trop occupés à zoner sur Facebook, eux aussi.

Maîtriser l’art de la conversation est l’une des compétences les plus importantes lorsqu’on voyage. Désormais, les pièces communes des auberges de jeunesse sont remplies de personnes qui se retranchent sur Facebook et qui n’éprouvent pas le besoin de développer des connexions avec le monde réel, d’entrer en contact avec un étranger et de le saluer. Un aspect essentiel du voyage est en passe d’être perdu.

Tu peux retrouver l’article original ici.

Categories: Réflexions
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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.

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