Pourquoi je ne veux pas passer incognito lorsque je voyage

Auteur : Wade Shepard (2013)

Il y a quelques temps, j’ai lu une citation qui disait qu’un traveler qui voyageait depuis longtemps pouvait se mêler aux locaux, peu importe l’endroit où il se trouvait. Il semblait évident de lire ça et de hocher la tête machinalement, adhérant ainsi à la véracité de cette phrase. Elle n’est pas vraie. C’est une représentation idéaliste et fantaisiste du voyage, qui se trouve bien loin de la vérité. L’image du voyageur à la « Paul Theroux, la souris qu’on ne remarque pas » est complètement fausse. Passer inaperçu est la dernière chose qu’un voyageur puisse faire – ou la dernière qu’il devrait souhaiter.

Le mythe de l’Hombre Incognito

Ce mythe a probablement été perpétué depuis des centaines d’années par la littérature de voyage occidentale, où « revenir aux sources » et pouvoir se fondre dans la culture locale étaient vendus comme les attributs du voyageur faisant preuve de jugeote. Nous sommes influencés par des montagnes d’histoires comme celle de Richard Burton, qui se fondait tellement bien dans la culture Arabe qu’il avait été capable de se faufiler dans La Mecque, ou encore de celle d’Isabelle Eberhardt, qui arrivait à se faire passer pour un homme au Maghreb. L’un des exemples les plus narcissique de cette tradition des « voyageurs invisibles » était William Burroughs qui expliquait dans Interzone que les commerçants de Tanger l’appelaient « Hombre Incognito » parce qu’il pouvait, apparemment, marcher dans la rue sans que personne ne l’aperçoive.

Puisque le voyage est vendu comme un échappatoire à la routine et comme un saut en dehors de sa propre culture -devenir quelqu’un d’autre- alors ces exemples sur la façon de passer incognito à l’étranger sont de véritables encouragements. Il est dommage que ce besoin de métamorphose se révèle bien souvent être une chimère qui ruine l’évolution personnelle qui aurait pu avoir lieu sans cela.

Ce type ne se fond nulle part dans la masse.

Je peux tout de suite vous dire qu’il est impossible qu’un vieux blanc délabré mesurant 1m80, sec comme un coup de trique, habillé d’un costume et portant un Borsalino puisse se promener dans Tanger « incognito ». J’ajouterai également qu’aucun hippie à drealocks n’a jamais été embarqué dans un village de Thaïlande et traité comme un « autochtone ». Mais c’est le mythe du « voyageur », ce à quoi on est amené à croire et ce vers quoi tendre. Ce sont des conneries. Et même si tu étais un as des langues et que tu pouvais te fondre dans une culture étrangère comme Burton, pourquoi le souhaiterais-tu ?

Une fois, j’ai essayé de me fondre dans la masse lorsque je voyageais au Chili en 2002. Il y a de nombreux blancs qui ont les cheveux bruns, et je me suis rendu compte que je pouvais facilement me camoufler. Je me suis donc lancé à la recherche du Saint-Graal du voyageur : j’ai tenté de ressembler à un mec du coin. J’ai essayé de ressembler à un jeune à la mode, j’ai coupé mes cheveux et ma barbe en imitant les gens de mon âge, et j’ai acheté les mêmes fringues. Je me suis plutôt bien intégré -tellement bien que les gens me demandaient leur chemin ou autre, et s’étonnaient lorsque je leur répondais en espagnol avec un fort accent américain. Ma ruse semblait fonctionner, mais je l’ai abandonnée après quelques semaines.

Pourquoi ?

Parce que c’était vraiment ennuyant de se fondre dans la masse.

Quand tu peux marcher dans les rues sans que personne ne te remarque, tu ne vas pas rencontrer grand monde. Lorsque tu te fonds dans le paysage, tu es considéré comme faisant partie du paysage.

C’est la dernière chose que je souhaite lorsque je visite un pays et que j’essaye d’apprendre des choses sur cette région et ses habitants.

Je veux que les gens me remarquent lorsque je voyage. Je veux que les gens soient curieux à mon égard et qu’ils viennent me voir. Je veux attirer l’attention, parler avec des gens, et me faire des amis. Remarquer quelqu’un dans la rue et aller le voir pour commencer à discuter avec lui constitue 50% du processus pour rencontrer des gens, la moitié restante réside dans le fait que l’autre te remarque. Si je ne voulais pas qu’on me remarque, je retournerais dans ma ville natale. Si je marchais dans la rue sans que personne ne me remarque, voyager serait la dernière des choses que je ferais.

L’une des principales qualités du voyageur au long cours est qu’il a eu l’occasion d’apprendre à tourner à son avantage sa position sociale d’étranger -l’outsider, l’autre- peu importe l’endroit où il se trouve.

Sois voyant, mais ne soit non plus un extraterrestre

Personne ne souhaite être ce mec couvert de coups de soleils, qui porte un bob sur la tête, un short kaki et une veste de pêcheur, un appareil photo excessivement cher autour du cou et une banane autour du ventre. Personne ne veut être ce type qui se ballade dans un pays étranger avec un panneau clignotant gigantesque au dessus de la tête indiquant : « Matez ce crétin. » Mais être voyant ne veut pas dire être un extraterrestre, cela veut dire dompter l’attention que tu vas forcément recevoir simplement parce que tu es un étranger, et le transformer en un moyen d’engager la conversation avec les personnes autour de toi.

Je sais reconnaître un voyageur au long cours lorsque j’en vois un. Ce sont les personnes les plus visibles du monde. Quand ils marchent dans la rue, on pourrait croire qu’il y a un projecteur gigantesque qui les éclaire tout le temps, ils parlent aux gens, ils plaisantent, ils disent bonjour, ils sont amicaux, ils sont remarqués partout où ils passent. Pour ces voyageurs, le mythe de se fondre dans la masse s’est évanoui il y a bien longtemps. Leur terrain de jeu se trouve dans les rues de la planète Terre, c’est là où ils exercent leur art et apprennent sur le monde.

Ces voyageurs ne sont pas seulement à l’aise avec leur statut d’étranger, mais ils ont également développé des méthodes pour tourner leur visibilité inhérente à leur avantage. Partout dans le monde, les gens réagissent positivement face aux personnes sûres d’elles, et il n’y sans doute pas de meilleur moyen pour faire transparaître se sentiment que d’être entièrement soi-même.

Je ne me promène pas dans les rues comme une docile petite souris se fondant dans la masse et essayant de ne pas se faire remarquer. Non seulement ce serait impossible aujourd’hui (i.e je suis couvert de tatouages), mais je ne souhaiterais pas non plus que ça arrive. Non, je marche dans la rue et je regarde les gens, je pose des questions, je prends des photos, je demande à ce qu’on me montre l’artisanat et l’art local, je fais mon boulot d’étranger curieux. Je connais mon rôle et je ne le joue pas seulement : je le vis. Je suis un étranger sot, et puisque je m’affiche comme tel, les personnes que je rencontre sortent de leur condition et m’enseignent des choses, me racontent des histoires, et me montrent des bribes de leur mode de vie. On ne peut pas avoir ce genre d’expérience si on essaye de passer inaperçu.

Voyager, c’est faire de l’observation participante. C’est à dire que tu interagis avec ce qu’il se passe sous tes yeux, tu en deviens un élément, tu ne restes pas assis à regarder le spectacle. Les descriptions de Paul Theroux donnent souvent le sentiment qu’il était simplement installé dans le coin d’un wagon à observer les gens. C’est probablement en accord avec la tradition ancrée de l’écrivain voyageur, mais ce n’est aucunement proche de la réalité. Pour écrire des histoires à propos des gens, il est nécessaire d’interagir avec eux, il faut franchir cette ligne de démarcation et y rester : il ne s’agit pas de se fondre dans la masse.

Si tu veux bêtement regarder les gens, regarde les vidéos en streaming des caméras de la CCTV qui sont installées partout dans le monde – tu n’auras même pas besoin de sortir de chez toi. Voyage seulement si tu veux être le centre de l’attention, et ensuite fais en ce que tu peux.

Et à propos du fait d’attirer les mauvaises personnes ?

Trop souvent, on donne sans réfléchir ce mauvais conseil aux personnes qui préparent un voyage à l’étranger :

« Essaye de te fondre dans la masse. »

Maintenant, dis moi comment une vieille dame originaire de Limoges et pesant 100 kilos peut-elle se fondre dans la masse ailleurs qu’en France ? J’aimerais bien savoir. Ça n’arrivera jamais. C’est la même chose pour n’importe quelle personne qui voyage dans un autre pays. Si tu es un voyageur étranger, se fondre dans la masse n’est pas une bonne option 99% du temps. Apprendre à canaliser l’attention que tu vas recevoir et l’utiliser comme un levier pour apprendre des choses sur l’endroit que tu visites est une bien meilleure stratégie.

Dans beaucoup de villes, les voleurs ciblent autant les locaux que les étrangers. Ne crois pas que tu es un cible particulière simplement parce que tu es d’un autre pays : tu ne l’es pas. Tu entends plus parler des étrangers qui se font voler parce que ce sont les gens avec lesquels tu as le plus de rapports. Si tu parles avec les habitants des villes qui connaissaient un taux de criminalité élevé, tu constateras qu’eux aussi se font voler. Donc, ne pense pas que tu vas te prémunir des voleurs si tu te « fonds dans la masse. »

De toute façon, si le gagne pain de certains est d’attaquer les touristes, tu ne pourras pas faire grand chose pour les empêcher de te remarquer. Ces personnes savent où tu vas, ce que tu fais, ce que tu veux, et, plus important encore, qui tu es. Impossible de se cacher, alors pourquoi essayer ?

A mon avis, marcher dans la rue en étant fier, confiant et ouvertement avenant est bien mieux. Dis bonjour, sois ouvert à la vie autour de toi, créé des micro-connexions avec les commerçants et les gens qui trainent dans la rue, et fais les choses en grand (en anglais). Fais exactement le contraire de ce que devrait être « se fondre dans la masse », et avant même de le remarquer, les possibles éléments pénibles de l’endroit se volatiliseront.

Un voyageur alerte, confiant, vif d’esprit, qui a du bon sens ne sera bien souvent pas la première personne à être ciblée par des criminels potentiels. Le backpacker silencieux, docile, se faufilant discrètement comme une petite souris est une cible bien plus facile. Essayer de passer inaperçu en agissant comme une souris est la dernière chose à faire en termes de sécurité.

J’ai écrit cet article parce que j’ai l’impression que les touristes et les backpackers sont abreuvés par l’obligation de « faire couleur locale », mais cela conduit bien souvent les gens à adopter un comportement méfiant, nerveux, docile, et vulnérable. C’est beaucoup plus sûr d’agir de façon totalement opposé : être remarqué, bruyant, confiant et vraiment voyant, montrer qu’on a le contrôle.

Conclusion

Il est impossible de se mêler au troupeau lorsqu’on va à l’étranger ; connaître sa place et l’accepter est une bien meilleure stratégie que d’essayer de nier la réalité et de prétendre être ce que tu n’es pas.

J’aime être vu comme un étranger, j’apprécie être traité comme un outsider. C’est l’ingrédient qui me permet de tendre sans cesse vers la découverte de nouvelles choses. Je pense que cette volonté de faire « couleur locale » est un fantasme de touriste, et bien souvent cette chimère ne t’engage pas suffisamment dans la réalité pour te permettre d’apprécier pleinement un voyage.

Retrouve l’article original ici.

Categories: Réflexions
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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

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