Montagnes et rivières à perte de vue : la forêt de Zhangjiajie et le parc de Wulingyuan

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Auteur : Wade Shepard (Mai 2013)

Ils marchaient à travers d’épaisses et flamboyantes forêt de pins verts, à la recherche de paysages qu’ils n’avaient jusqu’alors vu qu’en peinture. Ils grimpaient dans les nuages en laissant derrière eux des arbres noueux courbés par le vent, dans l’unique but d’atteindre le sommet de la montagne et de hurler à la mort.

C’est ce que font les Chinois : ils crient après la nature.

Là où les sommets des montagnes sont presque des lieux sacrés de quiétude et d’introspection pour ces acculturés d’Occidentaux, en Chine, ils semblent être des endroits pour entendre sa propre voix se réverbérer contre les magnifiques paysages en contrebas. Ainsi, les montagnes de Chine peuvent être des endroits très bruyants. Même dans des zones qui ne sont pas bondées de touristes, on peut souvent se trouver violemment extirpé de sa rêverie par le son de quelqu’un criant à tue-tête depuis une cime ou un point de vue voisins.

Je ne suis pas certain de l’origine de cette coutume. On m’a dit que c’est ce qu’avaient l’habitude de faire les poètes ermites ancestraux, et que le but était de voir combien de temps on pouvait ainsi tenir son cri. C’est un peu l’équivalent chinois du chant tyrolien, sans ses propriétés de communication ou ses qualités musicales. Il s’agit juste d’un interminable hurlement, qui n’a rien de mélodieux. C’est un son qui écorche vraiment, vraiment, les oreilles alors même qu’on est immergé dans l’un des plus beaux endroits sur Terre.

入乡随俗

J’ai atterri dans la partie du Zhangjiajie dans le parc du Wulingyuan après avoir contemplé un tableau dans une pagode à Taizhou, dans la province de Jiangsu. J’étais là, à regarder cette peinture figurant des montagnes, sortes de stèles crevant des nuages blancs, complétées par de grotesques pins noueux se prosternant dans le vent, et je me suis dit : « Je vais là-bas ». Quelques jours plus tard, j’entrai dans les montagnes de Wuling, fouillant ces tours de roche et écoutant ces cris abrutissants.

« Une fois que tu t’es rendu à Zhangjiajie, les autres montagnes ne t’inspireront plus rien. » Ceci est inscrit sur une grande pancarte à l’entrée du parc. On dirait que les Chinois y croient  vraiment, et il y a bien une chose ici que tous les visiteurs vont ressentir, c’est l’allègement considérable de leurs poches : cet endroit est cher. C’est environ 250 yuans pour trois jours ou bien 300 pour sept. Je suis donc parti pour sept, et ai cédé la somme de 38€ en RMB (Renminbi, autre nom donné à la monnaie chinoise) non sans réserve :

Je pourrais tout simplement marcher autour du site, me frayer un passage à travers les pins pendant quelques kilomètres, et puis accéder à cet endroit gratuitement. 

Je n’ai aucun scrupule à éviter les prix d’entrée élevés des attractions chinoises, étant donné qu’ils deviennent vraiment ridicules. Clôturer une partie du monde naturel et faire payer suffisamment pour la maintenir en l’état, soit. Relever le prix d’admission pour limiter de façon intentionnelle le nombre de gens qui peuvent s’offrir la visite : c’est pénible. Mais il pleuvait. Je me suis vu ruisselant et frigorifié dans les collines, et j’ai finalement décidé de ne pas faire mon radin – pour une fois.

Une fois à l’intérieur du parc, j’ai pris un bus. Je ne savais pas vraiment où il allait, mais tout le monde me disait de monter dedans. Il m’a transbahuté durant vingt longues minutes jusqu’à un funiculaire. J’ai tourné en rond un bon moment, demandant des renseignements sur la façon de me rendre jusqu’à ma destination (une auberge de jeunesse dans le parc) : tout le monde m’a pointé le funiculaire du doigt. Un tour dans ce foutu engin coutait plus de 8€. J’avais déjà dépensé un fric fou pour arriver jusqu’à cet endroit, et je ne voulais pas payer encore plus pour arriver là où je devais passer la nuit. Mais personne ne m’indiquait d’autres chemins ou solutions. « Vous devez prendre le funiculaire », me disaient-ils tous. J’ai refusé de croire que je devrais débourser 8€ de plus pour vraiment entrer dans le parc. J’ai donc acheté une carte pour cinq yuans et me suis frayé un chemin en bus jusqu’à un endroit qui semblait se situer non loin de l’endroit où je voulais aller.

C’est là que j’ai été arrêté net par un ascenseur : l’ascenseur de Bailong, très connu. 72 RMB. What the fuck ?! J’étais dans un piège à touristes. Je devais payer 9€ de plus, ou bien passer les trois ou quatre prochaines heures à escalader la montagne. Il pleuvait, et la lumière du jour déclinait rapidement. Même les gens sincèrement aimables qui travaillaient dans le parc me dirent que ce n’était pas une bonne idée de tenter cette ascension par une nuit pluvieuse, et je me suis plus ou moins rangé à leurs avis.

J’avais du matériel de camping, c’est-à-dire une bâche et un sac de couchage. Une bâche te garde à peu près au sec lors d’une nuit pluvieuse, mais ne te garde pas franchement sec.J’avais déjà passé de nombreuses nuits orageuses sous une bâche, et dormir de cette façon ne me dérange pas plus que ça d’habitude, mais je devais reconnaître que cette bâche était plus appropriée aux beaux jours et un abri de dernier recours, que quelque chose que l’on prévoit d’utiliser pour une longue bataille nocturne contre les éléments. Au point où j’en étais, lorsqu’on a un lit chaud et sec pour moins de 4€ qui nous attend pour la nuit, on ne se pose pas plus de questions.

J’ai laissé échapper un long soupir. Parfois, lorsqu’on se retrouve dans l’antre du dragon du tourisme, on ferait mieux de faire le gentil petit touriste, faire comme les autres, sourire, prendre des photos et profiter du voyage. Une partie de la sagesse du voyage au long cours est de savoir à quel moment quitter son propre chemin, et à quel autre le suivre pas à pas. Se battre contre vents et marées dans ce genre d’endroit excessivement développé pour l’industrie du tourisme est bien souvent suffisant pour se noyer: c’est à dire, se sentir vraiment dérangé, perdre son temps, ET dépenser beaucoup d’argent dans tous les cas. Je n’allais pas gagner cette nuit-là. J’étais déjà trempé.

L’industrie du tourisme est conçue pour être difficile à contourner, c’est ainsi qu’elle génère de l’argent.

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Le lendemain matin, je me suis senti perplexe :

« Mon ami, ceci est un bar à oxygène naturel à haute teneur en ions négatifs. »

J’ai lu ça sur une pierre. Je n’étais pas sûr de ce que ça signifiait, mais si ça avait à voir avec l’épais brouillard qui recouvrait tout, je voulais bien le croire. Tout, sans exception, était recouvert d’une couverture blanche. J’avais compris que j’étais en train de visiter un endroit brumeux, mais là, c’était comme conduire un avion à travers un nuage. Regarder le paysage depuis la cime d’une montagne ou depuis un point de vue équivalait à 6 ou 7 mètres de visibilité, bientôt effacés par les vapeurs d’eau condensée.

Dire qu’il y a beaucoup de brouillard ici est un euphémisme. Cet homme tente d’apercevoir l’une des attractions les plus célèbres du parc, mais sa visibilité est réduite par le rideau blanc.

Je suis allé sur le site du célèbre Mont Avatar – le paysage que les Chinois disent s’être fait voler par Hollywood pour un film sur des hippies bleus. En fait, il aurait très bien pu y avoir des hippies bleus bondissant autour de nous pour ce qu’on pouvait en dire : on ne voyait absolument rien. Je me tenais là, dans une foule d’une centaine de personnes poussant des « Ooooh » et des « Aaaaah » face à rien de moins qu’un mur blanc. On ne pouvait même pas discerner les contours ou les formes d’aucun de ces piliers célèbres. Nous étions en plein milieu d’un nuage, et il n’y avait aucune visibilité.

Je regardais la foule, chacun essayait du mieux qu’il pouvait de scruter à travers l’impénétrable brume, et je ne pouvais m’empêcher de rigoler. Une femme brailla d’excitation lorsqu’elle réalisa qu’elle parvenait à voir quelques cimes d’arbres de la vallée en contrebas  en se penchant par-dessus la rampe et en regardant à travers un mince trou entre la falaise et le brouillard. Ces pauvres couillons (moi inclus) avaient fait tout ce chemin à travers le pays pour contempler un rideau de nuages qu’on avait tiré devant le spectacle qu’ils étaient venus voir.

Malgré tout, fidèle à la tradition chinoise, il y avait un grand panneau à côté du point de vue, sur lequel étaient reproduites des photos de ce qui s’étalait supposément sous nos yeux au-delà du brouillard. Les touristes prirent donc plutôt leurs photos devant ce panneau.

J’en avais assez. Je me suis retiré jusqu’à l’auberge et j’ai bu de la bière. Au moins, je pouvais voir ce que j’essayais de regarder.

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« C’est le Grand Canyon chinois », dit un Etats-unien en vacances qui travaillait à la construction d’un pipeline dans le Sichuan. Et je ne pouvais le contredire.

La forêt de Zhangjiajie et le site de Wulingyuan se trouvent à 270 kilomètres au nord-ouest de Changsa, à la frontière nord de la province du Hunan. Cette zone a été décrétée premier parc naturel de Chine en 1982 et est entrée dans la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO une dizaine d’années plus tard. Ce sont plus de 160km2 de piliers de grès et de quartz de formation karstique, de forêts, de rivières, d’animaux en voie d’extinction, de plantes rares et d’une abondante quantité d’air pur. Cet endroit est l’antithèse de ce à quoi l’on pense lorsque le mot « Chine » est prononcé.

Ce n’est pas une représentation éloignée de la réalité, étant donné qu’il y a beaucoup d’espaces verts, de montagnes et de forêts dans ce pays. En fait, la plupart du territoire chinois est pratiquement inhabitable. Personne, mis à part les ermites et quelques rares minorités ethniques, n’a vraiment vécu dans cette portion de la chaîne du Wuling jusqu’aux années 1950.

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de personnes de toute la Chine déferlent quotidiennement à cet endroit. Se rendre dans les gros sites touristiques chinois a ceci d’intéressant qu’ils recèlent un incroyable éventail de visiteurs qui viennent des quatre coins du pays, et qui parlent une gamme tout aussi incroyable de langues et de dialectes divers. Ce type d’endroits offre la possibilité d’observer un bon échantillon de la société chinoise.

Et cela, même si à peu près tout le monde fait partie d’un groupe arborant des casquettes jaunes assorties, et suit un guide gueulant des ordres dans un micro relié à des ampli.

C’est le tourisme de masse : à la chinoise.

Cela signifie que tout le monde va aux mêmes endroits, et fait les mêmes choses, au même moment. Wulingyuan est bondé de visiteurs, mais ils ne sont pas partout. C’est un des éléments du tourisme chinois qui, ironiquement, est de bon augure pour les voyageurs qui tracent leur propre route. Si on s’éloigne des points d’observation principaux, on a ce parc entier pour à peu près soi tout seul.

C’est conçu ainsi. Ne voulant pas d’un scenario où des centaines de milliers de personnes visiteraient (abîmeraient) le parc entier, les responsables conçurent les installations de telle sorte que les hordes de visiteurs soient concentrées autour d’une petite douzaine de spots accessibles en bus. Donc, si tu veux visiter le parc de façon classique, ta journée ressemblera à ça :

Grimper dans un bus, rouler jusqu’à un beau point de vue, sortir du bus, jeter un œil alentours, remonter dans le bus, et ainsi de suite.

C’est un système assez incroyable dans le sens où il parvient à concentrer les touristes à certains endroits et à laisser le reste du parc à l’abri des visiteurs.

Mais rien ne dit que l’on ne peut pas aller où bon nous semble, il faut juste s’attendre à ne pas recevoir beaucoup d’encouragement et de soutien pour le faire. Il existe des sentiers. La plupart sont de jolis sentiers dessinés par des pierres. Ils coupent à travers la plupart du parc, reliant les attractions principales aux zones plus reculées, mais ils sont très peu fréquentés. Marche le long de ces sentiers pendant quelques heures, et tu croiseras peut-être un petit groupe d’étudiants, un couple qui se roule des pelles, quelques randonneurs de l’extrême égarés, et c’est à peu près tout. La plupart du temps, tu te promèneras tout seul.

C’est ce que j’ai fait pendant les quelques jours passés à Wulingyuan. Après deux jours de pluie, le paysage s’est asséché et le soleil a percé. J’avais droit à une belle journée, et ai pu enfin voir ce qui se tenait derrière le brouillard. Pour le dire simplement, c’était suffisant pour le définir comme l’un des endroits les plus beaux que j’avais jamais vu en 13 ans de voyages autour du monde.

J’ai randonné dans des ravins verdoyants et ai grimpé jusqu’à des crêtes imposantes, mais ce sont les piliers de grès et de quartz qui forment véritablement la quintessence de ce lieu, se dressant tel des tours cylindriques de plusieurs centaines de mètres de haut. Ce sont les montagnes des tableaux chinois. Ce sont les gratte-ciels de la nature, s’élevant depuis le sol abîmé par les vents des vallées, tel une sorte de métropole primitive. Leurs sommets ciselés et leurs fines largeurs tendent à les montrer instables, comme si quelqu’un venait de planter des battes de baseball à l’infini, s’attendant à ce qu’elles tiennent debout. Mais ils se tiennent ainsi depuis des millénaires, et je dois dire que cela confère un degré supplémentaire de merveilleux à leur charge mystique.

Ce type de paysage est appelé karst, il est formé par des milliers et des milliers d’années d’érosion.

Le karst est une structure géomorphologique résultant de l’érosion hydrochimique et hydraulique de formations de roches carbonatées, principalement de formations calcaires. Les karsts présentent pour la plupart un paysage tourmenté, un réseau hydrographique essentiellement souterrain et un sous-sol creusé de nombreuses cavités : reliefs ruiniformes, pertes et résurgences de cours d’eau, grottes et gouffres… - Wikipédia

Partout dans le Wulingyuan on trouve des formations karstiques telles des dents de quartz dans les mâchoires des vallées. Des touffes de feuillage et d’arbres continuent de croître au sommet de ces piliers de pierre, ce qui aide à comprendre ce qui s’est passé ici : ces îles imposantes n’ont pas surgi du sol, la terre autour d’elles s’est simplement érodée pour finalement disparaître.

C’était la scène exacte qui était peinte sur cette fresque à Taizhou, l’œuvre qui m’avait poussé à traverser le pays juste pour voir si ce genre d’endroit existait réellement. Alors que je contemplais un ravin composé de falaises escarpées, de piliers immenses et de pins torturés, le tout balayé par des nuages, il m’apparaissait évident que les anciens peintres chinois n’avaient pas exagéré la beauté de leur sujet. Et bien au contraire, ils minimisèrent même leur splendeur, étant donné que ces paysages sont presque encore plus incroyables lorsqu’on les voit par soi-même qu’ils ne le sont en peinture.

Voir ma vidéo depuis le Wulingyuan (en anglais) :

 

Photos supplémentaires :

Partout, les villages gardent les abeilles dans des ruches semblables à celles-ci

 

Voici l’un des mystères que je n’ai pu résoudre : les visiteurs déposent des petits bâtons dans les couches stratigraphiques des parois rocheuses

 

L’une des entrées du Wulingyuan

 

Il y a quelques villages de minorités ethniques dans le parc. Étant donné que leur manière de s’habiller ne diffère pas de celle des Han, leurs maisons n’ont pas été transformées en attractions touristiques.

 

 

 

 

Cet homme vit dans le parc et tient une petite échoppe près d’un point de vue dissimulé où il vend des rafraichissements et des plantes médicinales aux randonneurs.

 

Herbes et médicaments naturels sont vendus par les autochtones dans le parc

 


Tu peux retrouver l’article original ici, ou sur le nouveau site de Wade : The China Chronicles, ici.

 

 

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Vagabond Journey édition Française

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