Lorsqu’on voyage, il arrive que la magie opère…

Auteur : Lawrence Hamilton (12/05/2014)

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Il est parfois difficile de raconter ses voyages, de faire comprendre à ceux qui nous écoutent le mystère et la magie qui peuvent parfois découler d’une aventure. Cette histoire n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Je l’ai raconté des dizaines de fois, parfois un peu soûl, quelques fois à d’autres voyageurs, et il m’est arrivé de me la raconter à moi-même lorsque ma journée de travail devenait invivable et que j’avais besoin de m’évader. Rares sont les gens qui entendent vraiment cette histoire, et d’autres ne me croient simplement pas.

Au Rajasthan, mon partenaire et moi-même avons eu la chance de pouvoir nous promener complètement seuls dans une ville azurée pendant une journée. C’est la vérité… Une véritable forteresse entourée d’une haute enceinte et dont les portes et les murs étaient de la couleur du ciel… Le genre d’endroit qui fait vendre des millions de cartes postales et qui attire des hordes de touristes avides de jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil. Nous avons eu cet endroit pour nous ; certes, sur une échelle plus réduite, mais ne chipotons pas.

J’avais 24 ans à l’époque et j’étais libre comme l’air. J’avais une moto, une Royal Enfield grise et bleue. Je préparais mon second semestre en Inde, j’avais passé trois semaines au Pakistan parce que mon premier visa avait expiré. Je revenais pour un deuxième tour : de Delhi jusqu’à Kanyakumari en moto.

Dans les rues de Delhi, nous errions au hasard dans les petits bouquinistes, de ceux qui vendent des copies des classiques de la littérature, des journaux, des guides astrologiques mais aussi, assez étrangement, des copies de Mein Kampf. Les vieilles tables de bois s’étalaient dans les rues. Nous avons trouvé un livre bleu et rouge intitulé Carte routière officielle de l’Inde.Les lettres jaunes du titre brillaient sur la couverture. À l’intérieur se trouvait la carte routière officielle de l’Inde, comme cela était mentionné sur la couverture, mais également un livret avec des encarts vantant les mérites de certains endroits et mentionnant les arrêts nécessaires à tout bon touriste. Celui que je préférais était une supplication pour visiter le complexe hydroélectrique de Madya Pradesh… « Le temple du progrès ».

Nous avons cherché d’autres guides qui auraient pu nous être utiles : nous trouvâmes celui du Rajasthan et d’autres états, mais aucun d’entre eux ne rivalisait en terme d’autorité morale avec notre Carte routière officielle de l’Inde. Au cours de notre périple vers le Sud, cette carte serait notre référence ultime.

Nous avons commencé notre voyage vers minuit. Dans l’allée sombre située derrière le New King Hotel (notre tanière habituelle à Delhi), je m’excusai auprès des vaches sacrées endormies en démarrant ma moto. Les rues de Delhi étaient désertes à cette heure-là, alors qu’en pleine journée les rues grouillaient littéralement et qu’une familiarité invisible avec le monde spirituel se mélangeait avec les soucis bien trop douloureux du monde réel.

La nuit, une ville différente s’offre à qui ose la parcourir. C’est un monde d’échoppes fermées, de rideaux tirés, de parcs emplis de sans-abris et de petits groupes qui se blottissent ; les signes du nouvel ordre mondial sont quant à eux bien visibles : les néons tapageurs illuminent les boîtes de nuit et les fast-foods qui sont ouverts jusqu’aux petites heures du matin. Nous roulions sur les autoroutes neuves et modernes, ces embranchements et ces routes dont les politiciens sont si fiers. Dans notre tête, elles étaient notre tapis rouge privé, le rêve de tout motard en Asie.

En quittant Delhi, je me suis rappelé combien j’aimais cette grande ville dégueulasse : chose étonnante dans la bouche d’un voyageur, mais c’est la vérité. Les vieux temples et les mosquées ne manquaient jamais de m’attirer et je n’arrivais pas à concevoir un endroit plus merveilleux que le labyrinthe de Nizzamuddin. Les mendiants, les dealers de hash et les racoleurs en tout genre voulant s’accaparer mon argent étaient comme de douces mélodies à mes oreilles.

Cela dit, il y a une chose qui me rebute à Delhi : le trafic. Une des raisons pour laquelle nous avions choisi de partir aussi tôt était due à cela : éviter les vaches sacrées, les camions TATA, les bus surchargés qui obstruent les artères principales de la ville. Avec ça en tête, nous n’avons pas hésité une seconde à foncer vers le Rajasthan.

Avant de partir, nous voulions présenter nos respects à Delhi, et visiter une dernière fois l’une des « principales attractions de cette ancienne capitale », comme le décrivait notre Guide officiel des routes de l’Inde.

Après avoir soudoyé un garde avec rien de plus qu’un sourire, nous avons roulé jusqu’à la Porte de l’Inde, l’Arc de Triomphe de la ville. Nos regards étaient plongés dans les lumières de la ville, profitant de l’atmosphère fraiche et calme de la ville. Nous fîmes un pacte, ce soir-là. Bien que nous avions adoré voyager dans le Nord de l’Inde, on avait parfois eu le sentiment de tomber dans d’énormes pièges à touristes : nous voulions éviter ça. Notre pacte était simple et devait respecter les trois règles élémentaires suivantes :

1- Pas de guide de voyage et éviter à tout prix tout endroit sentant ne serait-ce que vaguement le tourisme, du moins pour les occidentaux.

2- Les suggestions viendront uniquement des gens que nous rencontrerons et les routes que nous emprunterons auront été choisies grâce à notre Carte routière officielle de l’Inde.

3- Faire du cerf-volant aussi souvent que possible.

L’Inde a une tendance bien particulière à saboter même les plans les mieux préparés : alors que nous quittions les limites de la ville, un pneu arrière nous a traitreusement lâchés. Des villageois sympathiques nous ont offert d’innombrables tasses de thé en attendant que notre roue soit lentement réparée. Ce qui devait être cinq heures de route directe jusqu’à Jaipur se transforma en un véritable « galèrathon ».

Nous avons contourné Jaipur et sa célèbre ville bleue le jour d’après. Même si à l’époque cette ville nous attirait comme quelque chose que nous devions absolument voir, c’était une violation claire et nette de notre règle n°1. Quelque temps après, nous nous sommes arrêtés dans une petite ville et avons poussé la porte d’un dabha pour manger un peu de thali et tenter de trouver un lit pour la nuit.

Nous avions remarqué un mur géant, comme un morceau de fortification, non loin de la périphérie de la ville et nous avons demandé ce que c’était. Des garçons avaient l’air de dire que c’était une petite ville bleue, similaire à celle de Jaipur.

Incrédules, nous avons posé d’autres questions. Ils avaient l’air de confirmer que c’était en fait une ville bleue et que très peu de bus de touristes s’arrêtaient là. Notre Carte routière officielle de l’Inde indiquait Jaipur la perle, les murs bleus de Jodhpur, la sérénité des déserts d’étoiles, mais rien à propos de cette ville. Même pour la Carte routière officielle de l’Inde, nous étions en territoire inconnu.

Des garçons du village nous ont demandé si nous souhaitions voir leur ville bleue. Nous leur avons répondu que oui, évidemment, et (c’est la partie qui me sidère toujours) les garçons sont partis chercher la clé pour ouvrir les portes. Ils sont revenus avec un vieux monsieur, le gardien de la clé, qui nous a simplement demandé un peu d’argent pour réparer ses chaussures. Il a ouvert la porte et nous avions une ville entière rien qu’à nous.

Nos regards se sont posés sur des voutes abandonnées et des flèches, des postes de guet, et nous avons joué avec l’ombre du soleil couchant sur les murs d’enceinte du château. Le nom de cette ville s’est perdu dans les méandres de ma mémoire (et peut-être que c’est mieux ainsi), mais je sais que nous l’avons eu pour nous pendant une journée. La Carte routière officielle de l’Inde ne nous a jamais fait défaut.

Nous avons vécu de nombreuses autres histoires et aventures du même acabit au cours de ce voyage, et je chérirai à jamais l’Inde comme un endroit où, durant ma jeunesse, j’avais vécu l’essence de l’aventure et de l’excitation. Dans ma naïveté (c’était mon deuxième grand voyage) je pensais que tous les voyages seraient aussi amusants et excitants. J’étais littéralement abasourdi lorsque nous sommes arrivés avec nos motos à Goa à la fin de notre voyage et que nous entendions des personnes dire que le sud de l’Inde était « monotone » et se plaignant de se retrouver systématiquement dans des pièges à touristes.

J’écris ces mots depuis une guesthouse au Sri Lanka, quasiment dix ans après. Je suis témoin (pour la première fois, et j’espère pour la dernière) d’une danse jouée pour les touristes, me demandant comment tous ces gens peuvent s’envoler de l’autre côté de la Terre et s’asseoir tous ensemble pour regarder le même spectacle moisi et prendre les mêmes photos moisies.

Balance tes guides de voyage, achète une moto, apprends une nouvelle langue, ou bien grimpe dans un bus dont la destination t’est totalement étrangère.

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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.

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