Loren Everly, l’incroyable Vagabond

Auteur : Wade Shepard (2007)

 

HANGZHOU, Chine – J’ai rencontré Loren Everly pour la première fois à Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie, ville désolée et battue par les vents. Nous nous étions tous les deux arrêtés dans la pension familiale Golden Gobi, et nous nous sommes liés lorsque je lui ai offert une orange (un met rare dans la brousse désertique du Gobi). Par pure courtoisie, il a refusé d’en accepter plus de la moitié. Ainsi, nous sommes vite devenus amis et avons paressé ensemble sur les canapés confortables de la pension toute une semaine durant. Nous avions tous les deux besoin de nous reposer : Loren finissait tout juste un voyage en stop à travers la Chine, et j’avais voyagé en Inde et en Chine les huit mois précédents. Les plaines vides de Mongolie nous semblaient être un parfait centre de décompression, et nous avons passé les jours suivants à discuter négligemment avec les autres voyageurs, à lire tranquillement des bouquins, et à travailler sur nos sites web respectifs. Mais bientôt, cette vie facile a eu raison de nous, et un matin, Loren m’a dit « Je vais acheter un billet de train pour retourner en Chine, veux-tu que j’en prenne un pour toi aussi ? ».


J’avais besoin de soupeser l’offre de Loren pendant quelques instants puisque j’avais prévu de rester en Mongolie les trois prochains mois, et que cette proposition me conduisait exactement dans la direction opposée. Mais Loren ne désarmait pas et était enthousiaste à l’idée de retourner en Chine en stop jusqu’à Suzhou, où l’attendait une jolie jeune femme. Ce voyage promettait une véritable aventure romantique dans tout les sens du terme, et j’ai mis un certain temps à me décider. J’avais deux options : d’un côté, passer trois mois dans la solitude des magnifiques plaines désertiques de Mongolie, et de l’autre, un voyage dément en stop à travers le vieil Empire du Milieu pour qu’un voyageur à l’étoffe chevaleresque puisse retrouver sa princesse en bout de route. Comme Harry Franck l’a écrit « Les décisions sont rapidement prises dans le monde des vagabonds ». Et c’est bien l’impression que j’ai eue lorsque Loren m’a pris ce billet de train.


Durant ce voyage en stop à travers la Chine, j’ai réalisé que Loren Everly n’était pas un voyageur ordinaire : c’est un nomade tout droit venu de l’époque glorieuse du vagabondage, un hobo qui s’aventure bien au-delà de la vanité du tourisme bidon de « l’aventure » de son temps. Loren est un véritable voyageur, il a ça dans le sang. Le genre de voyageur dont on lit souvent les récits mais qu’on ne rencontre que trop rarement dans la vie réelle. Après avoir passé quelques jours en sa compagnie, j’ai réalisé que ce n’était pas un homme, mais une véritable machine à voyager.

D’abord, il possède une mémoire photographique hors du commun et peut retenir des cartes, se repérer dans des échangeurs d’autoroute, dans des lieux sans de points de repère et sur des routes arides d’un seul coup d’œil. Je me souviens de la négligence avec laquelle il a consulté une carte sur internet avant notre voyage en Chine. Il a juste sorti une carte vraiment horrible du système autoroutier chinois, l’a regardée pendant un moment, a pris quelques notes sur un post-it, et a mémorisé l’ensemble. A ce moment-là, je me suis dit que c’était impossible qu’il puisse utiliser cette carte de mauvaise qualité trouvée sur internet et ses notes prises à la va-vite, et qu’il allait se retrouver au beau milieu d’un nœud d’autoroutes en plein Pékin, sans savoir comment se sortir de là. Mais j’avais tord. Loren naviguait sur le système autoroutier chinois avec une souplesse qui dépassait mon entendement. Si on se trouvait sur le bas-côté d’une autoroute ultra fréquentée par des camions et des voitures rugissant en tous sens, Loren montrait juste calmement du doigt un virage dans la mer des ponts routiers, on descendait et remontait quelques passerelles, on se retrouvait devant un panneau de signalisation chinois, et il sortait un truc du genre : « Je pense que c’est notre route ». Et il avait raison. Je suis encore perplexe devant son aptitude à la navigation. Si je devais un jour me retrouver à la dérive au beau milieu d’un océan, je ne peux qu’espérer que Loren Everly soit assis à mes côtés pour retrouver notre chemin jusqu’à la côte.

Deuxièmement, il sait par dessus tout comment conserver son argent. Pour moi, c’est l’une des compétences les plus importantes qu’un vagabond puisse avoir dans son sac, puisqu’ « un voyageur qui économise un dollar aujourd’hui possède un dollar de plus pour voyager un autre jour ». Loren semble très bien connaître cet adage, et est particulièrement ingénieux pour parvenir à économiser de l’argent par divers moyens quand il est sur la route. Il sait que ce qui est peu cher peut l’être encore moins, et il le démontre dans tous les aspects de ses voyages. A de nombreuses reprises durant notre voyage en stop, les gens qui nous prenaient voulaient que l’on paie pour leur service. Loren n’entendait pas de cette oreille cette indécence, car on ne donne pas d’argent lorsqu’on fait du stop aux Etats-Unis, et sautait alors immédiatement du véhicule sans débourser un centime. Il n’a également pas peur de repousser un peu les limites, et de montrer à un conducteur de bus corrompu un visage impassible pour éviter de payer un tarif exorbitant. Nous nous trouvions dans une portion particulièrement difficile de la route, située dans l’espèce de friche industrielle qui ceinture Pékin, et nous nous sommes donc résignés à prendre un bus juste pour nous amener à un meilleur endroit pour faire du stop. Le conducteur de ce bus a tenté de nous faire débourser une somme ridicule pour la courte distance que nous souhaitions accomplir. Loren m’a donc enjoint de m’asseoir sur mon siège et de regarder par la fenêtre sans rien dire. Cette tactique a été un succès, et nous avons pu ignorer les railleries du conducteur jusqu’au moment de sauter du bus au croisement suivant et ce, sans perdre d’argent.

Loren Everly voyage avec peu de choses, et n’a pas peur des situations pénibles. Une chose qui m’a particulièrement impressionné à cet égard est qu’il ne semble pas avoir besoin de beaucoup de nourriture quand il est sur la route. J’imagine que le fait d’être végétarien et de voyager dans un pays comme la Chine, où la viande occupe une place centrale depuis des siècles, doit avoir quelque chose à voir avec ça. Mais le fait est qu’il a pu tenir le voyage depuis Oulan-Bator jusqu’à Shanghai avec un morceau de fromage, un cornet de glace et un paquet de cookies. Loren peut également laisser de côté le confort matériel et les prétendus besoins basiques quand il voyage, et est capable de profiter au maximum des conditions que la providence lui offre. Si le chemin est dépourvu d’eau, Loren ne boit pas ; s’il n’y a pas de nourriture, Loren ne mange pas ; si aucun lit bon marché n’est disponible, Loren dort sous un arbre ; si le coût des transports en commun est trop élevé, Loren marche.

En fait, Loren Everly est LE voyageur par excellence. C’est un exemple pour l’ensemble des vagabonds, et il brille tel une étoile dans la constellation de cette profession. J’ai beaucoup appris sur la vie et sur le voyage avec Loren.

Mais son inébranlable astuce s’est avérée être un peu trop extrême pour moi quand nous nous sommes trouvés sur la grande route à l’extérieur de Tai Shan depuis cinq heures, le ventre vide, et sans aucune chance apparente de se faire prendre. Mes besoins biologiques me suppliaient de raccrocher pour une journée, et de courir rejoindre la ville pour engloutir une grande assiette d’œufs et de tomates avec du riz, et pour avaler une bouteille de bière. J’ai donc fait mes adieux à Loren en lui donnant une grande accolade, j’ai couru de l’autre côté de la route, et ai sauté dans un bus qui rejoignait la ville. Ceci mit un terme à mon voyage avec Loren Everly, mais lorsque je me suis retourné pour jeter un dernier coup d’œil à celui qui se tenait obstinément sur le côté de la route, le pouce tendu d’un air de défi, je savais que je reprendrai la route avec lui un jour ou l’autre.

Plus tard, j’ai appris qu’il avait été pris environ une dizaine de minutes après que je l’ai quitté sur cette route, et qu’on l’a conduit d’un seul trait jusqu’à sa promise à Suzhou. C’est donc écrit, Loren a réussi à aller en stop jusqu’à Shanghai en partant de Mongolie, avec uniquement un morceau de fromage, un cornet de glace, un paquet de cookies, une mémoire ingénieuse, et de brillants instincts de voyageur. Cela étant, il a gagné mon respect.

Loren Everly a maintenant 27 ans, et est sur la route depuis la fin de son adolescence. Il a grandi à Hawaï et a fait son premier saut en Alaska alors qu’il était encore étudiant à l’université. Depuis, il a voyagé et vécu en Islande, en Scandinavie, en Europe, en Russie, en Afrique Subsaharienne, en Asie du Sud, au Tibet, en Chine, en Corée, et au Japon. Une fois, je lui ai demandé ce que tous ces voyages lui avaient appris sur la culture mondiale, et il m’a simplement répondu : « Ce que j’ai trouvé, c’est qu’il existe bien des différences autour du monde, mais qu’elles sont moindres par rapport à ce qu’on essaie de faire croire. » Des mots sages prononcés par un voyageur chevronné incroyablement astucieux.

Loren Everly est un voyageur et un écrivain. Va faire un tour sur son site : www.loreneverly.org (en anglais), pour lire ses récits de voyage, son blog, et pour jeter un œil à son incroyable collection de photos de plaques d’immatriculation et de cabines téléphoniques prises dans le monde entier.

Retrouve l’article original (en anglais) ici.

Partage cet article
Suivre
Vagabond Journey édition Française

Caroline Laurent a écrit 13 articles pour vous.

Previous post:

Next post: