Le vagabond postmoderne : Entretien avec Rolf Potts

Rolf Potts a voyagé autour du monde durant plus d’une dizaine d’années, relatant ses expériences et excursions dans divers magazines et sites web, ainsi que dans deux livres : un manuel de référence pour les voyages au long cours : Vagabonding, et un recueil plus récent de récits de voyages : Marco Polo Didn’t Go there. Dans l’entretien qui suit, Vagabond Explorer a rattrapé Rolf afin de s’enquérir de sa vision du voyage de nos jours, ainsi que de la situation du voyageur dans le monde postmoderne.

Rolf

Dans le sous-titre de Marco Polo Didn’t Go There tu te décris comme un « écrivain-voyageur postmoderne », et commentes dans l’introduction l’utilisation de ce terme comme étant « le sentiment croissant qui accompagne tout voyage à l’ère de l’information, et qui consiste en l’absence de sens du lieu  », mais la question que je me pose est la suivante : en quoi penses-tu que cette époque actuelle diffère de celles qui l’ont précédée en ce qui concerne les voyages ?

Cette époque actuelle offre beaucoup plus d’informations, beaucoup plus de connectivité au voyageur indépendant. En 2008, j’étais davantage en contact avec mes amis et ma famille alors que je séjournais aux abords de la ville reculée de Lokichogio, située aux confins du Kenya, du Soudan et de l’Ouganda, que je ne l’étais lorsque je voyageais à travers le Grand Ouest américain pendant mon premier trip en 1994. La différence réside en ce que j’avais un smartphone et accès à des connections Internet en 2008, alors qu’en 1994 je n’avais à ma disposition que les cabines téléphoniques et une carte à unités.

Ce qui est drôle c’est qu’évidemment, l’époque des voyages à la hippie contre laquelle je me heurtais durant mon trip de 1994 a continué à me souffler que les cartes téléphoniques et l’accès ATM ruinaient l’expérience même du voyage, que c’était une expérience plus pure dans les années 1960 et 70 et qu’on y était alors davantage impliqué.  Je tente de garder ceci en tête avant de porter un jugement sur les conditions actuelles de voyage. Je pense qu’on peut encore vivre et s’immerger dans d’extraordinaires expériences de voyage en 2011 ; elles seront juste différemment mises en œuvre qu’elles ne l’étaient en 1994, en 1969 ou en 1923. Je suis sûr que cette époque des vagabonds-hippies a été mal vue par les plus anciens qui voyageaient avant l’avion à réaction, la voiture ou le télégraphe, ou que sais-je encore. Finalement, on voyage tous coincés dans le temps présent. Et je pense que c’est génial. C’est une époque formidable pour voyager, et il existe d’innombrables options pour le globe-trotter indépendant.

Beaucoup des récits présents dans Marco Polo Didn’t Go There tournent autour de la lutte qui consiste à tenter d’échapper aux infrastructures touristiques, ce que beaucoup de voyageurs s’efforcent de faire. Cependant, ce projet paraît tomber à plat pour beaucoup d’entre eux qui rentrent à la maison déçus, sans être parvenus à avoir capturé l’essence-même du voyage à la recherche de laquelle ils étaient partis. Que dirais-tu à quelqu’un qui proclamerait que l’aventure n’existe plus, et que le voyage à l’ère postmoderne n’est plus que l’ombre éculée et commercialisée de ce que ça a un jour pu représenter ?

Je crois qu’une partie du problème ne réside pas tant dans la réalité du voyage en elle-même, que dans les attentes qu’on projette à travers celui-ci. Lorsqu’on rêve d’un road trip aux USA, on n’imagine pas les panneaux d’affichage ; lorsqu’on rêve de marcher le long de la Seine à Paris, on n’imagine pas faire un tour en Segway ; lorsqu’on rêve de Bali, on ne rêve pas de Balinais chaussés de Nike et écoutant du hip-hop. Finalement, est-ce que la présence de panneaux d’affichage, de Segway ou de “hip-hoppers” Balinais a ruiné ton expérience ? Je ne crois pas. Ce sont des émanations, non seulement d’un lieu, mais également de l’époque dans laquelle nous vivons. Ce n’est pas si difficile que ça de trouver des routes sans panneaux d’affichage, des quartiers de Paris où on ne rencontre pas de groupes de touristes, ou encore des Balinais qui vivent de façon plus traditionnelle.

Le fait est qu’il est plus facile de se plaindre à propos des sentiers battus que de faire l’effort d’en sortir. Pourquoi ? Eh bien, je pense qu’en fait les voyageurs aiment les sentiers battus, parce-que c’est bien plus confortable, et -encore plus important- plein d’autres voyageurs. Il y a environ une dizaine d’années, un couple d’anthropologistes a étudié le comportement des backpackers occidentaux en Amérique Centrale. Il est ressorti de cette étude que les routards avaient tendance à largement exagérer  deux choses : la somme d’argent qu’ils dépensaient (ils proclamaient toujours dépenser moins qu’ils ne le faisaient en réalité), et le temps passé hors des sentiers battus, à interagir avec des personnes du coin (le laps de temps passé hors des sentiers battus dont ils prétendaient se souvenir ne correspondait jamais avec le temps effectif passé en dehors de ceux-ci). Ces deux facteurs sont moins une affaire de voyage que de statut au sein de la sous-culture des globe-trotters.

C’est ainsi que lorsque certaines personnes trainent à Panajachel (ou Anjuna, ou Lamu, ou n’importe-où ailleurs) avec d’autres voyageurs, pestant contre le fait que ces lieux deviennent vraiment de plus en plus bondés et commerciaux, les vrais voyageurs indépendants se débrouillent seuls, progressant tranquillement dans des coins plus reculés du pays vers des aventures à proprement parler. Le monde offrira toujours de l’aventure à ces personnes qui ont la volonté d’arrêter de se plaindre et de commencer à repousser leurs limites hors de leur terrain connu.

Rolf en Ethiopie

A travers la lecture des notes de fin de chapitre de Marco Polo Didn’t Go There, il semble qu’il existe une différence entre d’une part, voyager pour le plaisir, et d’autre part voyager dans l’intention d’écrire à propos de cette expérience. De quelle manière le fait d’écrire à propos de tes voyages et de publier tes récits a un impact sur la façon dont tu voyages ? Est-ce que tu ressens cela comme si le fait d’écrire apportait l’élan nécessaire pour se saisir davantage de l’expérience d’un lieu, de personnes, ou de situations ? A l’inverse, as-tu déjà ressenti que l’acte mental de récolter des impressions pour écrire à leur sujet et l’acte physique de prendre des notes t’éloignaient de certaines scènes dans lesquelles tu aurais pu, approchées différemment, te fondre entièrement?

Aucune approche du voyage n’est sans heurt ni parfaite, mais voyager en ayant en tête d’écrire à propos de sa propre expérience peut augmenter l’attention que l’on porte aux lieux, et cela nous met au défi d’embrasser des expériences à côté desquelles on auraient pu passer dans d’autres circonstances. En tant qu’écrivain, on commence à identifier les éléments de son expérience qui pourraient construireune histoire, et on enregistre les détails (des points de vue, des anomalies, des odeurs, des éléments historiques) qui peuvent donner vie à cette histoire. Je trouve ça génial approcher un périple avec une sensibilité narrative, même si on n’a pas de projets spécifiques pour écrire à son sujet.

Ceci dit, votre sensibilité narrative peut parfois vous mener sur de fausses pistes – et c’est un autre sujet qui a beaucoup à voir avec ce qu’on peut attendre de telles expériences. Vous pouvez ainsi devenir obsédé par le fait d’écrire sur, disons, les sadhus naga Hindous au moment du pélerinage de Khumbh Mela en Inde, alors qu’en fait il y a une histoire plus subtile et narrative à écrire à propos des interactions entre les Indiens de classe moyenne et les Occidentaux qui vivent au Campement de la Rainbow Family situé en marge du site (ça m’est arrivé une fois à Allahabad). C’est pourquoi à chaque fois que vous expérimentez quelque chose de nouveau en tant que voyageur, vous courrez le risque de vous méprendre sur ce qui est évident et ce qui est exotique ; si vous vous sentez moins concerné par le fait de « trouver une histoire », vous pourriez être plus incliné à simplement prendre les choses telles qu’elles sont, et analyser leur sens plus tard. Et oui : prendre des notes peut être une distraction. Mais prendre des notes peut aussi vous aider à vous souvenir de certaines choses et à établir des connections. Enfin, même si je ne dirais pas que voyager en tant qu’écrivain est la meilleure manière de faire pour tout le monde, ça semble en tout cas plutôt bien marcher pour moi.

Les récits de ce livre paraissent suggérer l’idée que l’aventure est quelque chose que le voyageur doit se donner la peine de trouver, que ce n’est pas quelque chose qui est tout simplement inhérent à l’acte de bouger à travers le monde. En quoi consiste l’aventure à l’époque postmoderne pour toi ? S’agit-il du même paradigme classique qui a fonctionné encore et encore à travers les générations, ou bien as-tu l’impression qu’il y a quelque chose de nouveau, une interprétation plus subtile de l’aventure et de l’expérience unique qui est inhérente à l’ère des voyages postmodernes ?

Je pense que l’aventure est quelque chose de subjectif. Pour certains, en particulier pour ceux qui en sont aux débuts de leurs “carrières” de globe-trotters, l’aventure peut ne résider que dans le simple fait de parcourir le monde. Pour d’autres, l’aventure peut signifier gravir une montagne, apprendre une nouvelle langue, ou se rendre dans un village par un bus qui n’est pas dans le guide et improviser par la suite.

Le paradigme classique du voyage d’aventure est lié à l’époque des Grandes Découvertes, lorsque d’intrépides hommes (et quelques femmes) sont allés aux devants d’aventures physiques pour atteindre des terres qui leur étaient hostiles. C’est la raison pour laquelle l’« aventure » est toujours associée aux voyages physiques et aux endroits reculés, aux marins, aux kayakistes et aux alpinistes. Ce qu’il y a, c’est que beaucoup d’expéditions très en vues censées emmener les gens vers l’ « aventure » laissent bien moins de chances d’y parvenir en termes de variables et de résultats, comparé aux particuliers dont l’itinéraire improvisé les mène à des situations inattendues. C’est pourquoi même si je ne vais pas rejeter en bloc les aventures de type physique, je pense que la notion postmoderne d’aventure est un concept complètement différent.

C’est également, comme je l’ai commenté dans Marco Polo Didn’t Go There, une fixation des gens (surtout occidentaux, mais pas toujours) qui vivent dans les pays industrialisés. Dans un chapitre, « Death of an Adventure Traveler », je raconte l’histoire de mon coiffeur birmano-thailandais du sud de la Thaïlande, qui a vécu une vie bien plus aventureuse que n’importe lequel de ces zozos sponsorisés par North Face qui errent aux marges de la planète équipés d’un téléphone satellite. Et il ne s’est pas lancé dans ces aventures dans une intention d’accomplissement personnel ; il le faisait pour joindre les deux bouts et nourrir sa famille. Il est facile fermer les yeux sur les réfugiés – ou même sur les gens des classes laborieuses – lorsque l’on parle d’aventure. Atteindre le sommet du K2 quand la saison d’alpinisme touche à sa fin est impressionnant, mais ce n’est rien en comparaison du fait de travailler dans une mine d’étain pendant 20 ans, ou de voyager à pied du Darfour au Chad après que sa famille ait été tuée.

L’Orient a désormais rencontré l’Occident, le “premier” monde fonce tête-baissée pour tenter de devancer le troisième, des continents entiers laissent tomber leurs frontières internes et forment d’énormes zones multinationales d’immigration et de commerce, il y a plus de ligues géopolitiques internationales que je ne pourrait en nommer, et la plupart des vieilles dichotomies du monde géographique se fondent les unes dans les autres dans un grand melting-pot mondial. Mais à l’heure de ce phénomène de cohésion géopolitique et multi-culturelle, il semble presque que nous serions en train d’assister à une vague de xénophobie réactionnaire envers les voyageurs au long cours, qui se concrétise notamment par le fait que les pays avancent vers le tourisme à faible densité et à hauts revenus en augmentant drastiquement les frais de visa, et par le fait qu’une zone d’immigration comme la zone Schengen en Europe peut n’accorder aux touristes que 90 jours pour visiter 25 pays.

Dans ces conditions,  comment perçois-tu le futur des globe-trotters ? Penses-tu qu’à cause de ce rapprochement du monde qui se met en place de tant de façons différentes, cet art des voyages au long cours devient désormais, ironiquement, de plus en plus difficile ?

L’opportunité de s’en aller vagabonder sera toujours présente, malgré le fait que les contextes dans lesquels elle s’inscrira seront toujours en changement. Lorsque j’étais enfant, c’est à dire à la fin de la Guerre Froide, les voyages à l’international étaient bien plus réglementés et compliqués qu’ils ne le sont aujourd’hui. Je ne crois pas que des décisions bureaucratiques ou des organismes centralisés d’agences de tourisme puissent avoir tant d’effets que ça sur les personnes qui voient dans les voyages autre chose que des vacances. Le monde livrera toujours des solutions à ceux qui sont déterminés à parcourir le monde lentement, silencieusement, et à long terme.

Propos recueillis par Wade Shepard.

Pour plus d’informations sur Rolf Potts, visitez son repaire en ligne sur rolfpotts.com et Vagabonding. Prenez également le temps de lire la critique du dernier livre de Rolf Potts, Marco Polo Didn’t Go There, dans le premier numéro de Vagabond Explorer Magazine.

Voir l’article en anglais.

Categories: Culture
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Vagabond Journey édition Française

Caroline Laurent a écrit 13 articles pour vous.

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