L’aventure est un besoin vital

Auteur : Wade Shepard (2011)

« Me retrouver ainsi dans un lieu de cette envergure, presque dans l’inconnu, valait bien toute la sueur, tous les voyages en bus, toutes les villes-frontières perdues et infestées par des moustiques ; cela valait bien tout le temps que j’avais investi durant ma vie. Dominés par ces luxuriantes montagnes qui culminaient à plus de 1000 mètres au dessus de nos têtes, nous nous enfoncions toujours plus profondément, un œil sur les berges afin de prévenir un quelconque danger, suivant le cours de la rivière et son inexorable pente. »

C’était un extrait du dernier article de Hendri Coetzee. Il est mort. Un crocodile l’a avalé.

Hendri Coetzee, The Great White Explorer (en anglais)

Hendri Coetzee

Le terrain de jeu d’Hendri était la nature, c’était un explorateur moderne, il faisait du kayak et des treks là où personne ne l’avait jamais fait. Il a effectué la première descente du Nil de la source à la mer, et il a entrepris de nombreuses aventures pionnières dans toute l’Afrique. Je ne crois pas que les motivations sportives de ses explorations diminuent l’impact de ce qu’il a fait. Ceux qui vont into the wild le font tous pour la même raison, que ce soit sous l’égide de la science, sous couvert d’actions humanitaires, pour un travail de missionnaire, pour du journalisme, pour combattre : nous recherchons l’aventure. Que l’aventure soit le fruit du hasard ou bien qu’elle soit provoquée, là n’est pas la question.

Beaucoup de gens parcourent le monde et risquent leur peau dans le but de vivre leurs rêves. Je suis persuadé que rester hors de danger tout au long de sa vie, pour finalement réaliser à un âge avancé qu’on n’a pas profité pleinement du temps qui nous était alloué est bien plus risqué. Quel pire destin peut-on souhaiter à un Homme ? Se faire avaler par un crocodile n’est rien en comparaison avec la prise de conscience, au crépuscule de sa vie, qu’on n’a pas joué tous ses jetons au moment opportun, uniquement parce qu’on avait parié avec prudence sur la longévité. Sur ton lit de mort, ces jetons sont nuls et non avenus, inutilisables, périmés – comme les coupons dont la date d’expiration est passée, les expériences de la jeunesse ne sont plus échangeables une fois que l’on est vieux et frêle.

L’aventurier risque de mourir, mais les autres risquent de ne pas vivre – puisque c’est la définition du travail.

Pour une majorité des habitants de la Terre, avoir une vie stable, accroché à l’idée de durer le plus possible semble suffisant, mais certains ont besoin de quelque chose d’autre : ils ont besoin de défis, ils ont besoin de voir, d’entendre, d’accomplir, et de faire de leur vie un véritable monument. Certains ont besoin de réaliser de grandes choses, de se démener, de sentir leur sang affluer à travers leurs veines, et ceci même s’ils sont les seuls témoins de leurs propres efforts.

L’évolution a doté nos esprits et nos corps de mécanismes nous rendant capable de survivre à des circonstances difficiles. Sans l’éternelle question de vie ou de mort, omniprésente dans la nature et face aux autres hommes, une partie de notre système s’atrophie peu à peu : au cœur du sentiment de sécurité apparent, la conscience que quelque chose manque remonte progressivement à la surface. Beaucoup se précipitent vers le premier bar à la recherche d’une baston ou d’une baise, certains deviennent des criminels, certains s’enfoncent dans la nature, quand d’autres achètent un aller simple vers l’autre bout du monde. Pour beaucoup d’entre nous, une vie rangée est comme un puzzle aux bords déjà déterminés mais dont il manque le centre. Nous sommes biologiquement armés pour affronter des menaces et pour survivre et, lorsqu’aucune menace ne pointe, quelque chose grandit en nous, s’amplifie, notre résidu animal fait tout ce qu’il peut pour s’imposer à nous.

Je crois fermement qu’une vie n’est complète que si elle inclue des aventures ; je pense qu’on peut comparer cela avec le besoin de sexe et le désir de faire partie d’un groupe. Nous sommes des animaux qui avons voyagé sur des canoës à travers les mers, nous avons escaladé les plus hautes montagnes, nous sommes partis d’Afrique et avons colonisé le monde entier. Je ne pense pas que l’exploration répond à un besoin, mais plutôt à la satisfaction d’un instinct profondément ancré en nous.

« Les mains oisives sont l’atelier du Malin. » Même à l’époque de Chaucer, il était de notoriété publique qu’une personne qui ne satisfaisait pas sa soif inhérente de stimulation courait à sa perte. « Le diable mène la danse », disait à ce propos Sir Richard Burton.

À notre époque, la soif d’aventure est probablement l’expression de notre détermination à survivre et à explorer, affûtée par des milliers d’années d’évolution. Se retrouver face au danger, vivre des aventures nous fait du bien, cela semble naturel, vital. Helen Keller a très bien exprimé cette idée :

« La sécurité est surtout une superstition. Elle n’existe pas dans la nature, et les enfants des hommes dans leur ensemble n’en font pas l’expérience. Sur le long terme, éviter le danger n’est pas plus sûr que de s’y exposer catégoriquement. La vie est une aventure audacieuse, ou elle n’est rien. »

L’aventure est un besoin vital, même si cela implique le risque de devenir le déjeuner d’un crocodile.

Retrouve l’article original ici.

Partage cet article
Suivre
Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.

Previous post:

Next post: