Impasse interculturelle, ou l’histoire d’un barbare en Chine civilisée

Auteur : Wade Shepard (2013)

J’allais chercher ma fille à l’école, quand il a commencé à pleuvoir. Merde. Le problème, c’était pas la pluie (il fait chaud à Xiamen, et une petite averse de temps en temps, ça rafraîchit), mais plutôt le fait que les gens de son école allaient sûrement flipper si j’osais la faire sortir pendant un phénomène météorologique.

Les citadins chinois ont tendance à être très urbains, c’est-à-dire qu’ils ont généralement une forte phobie de tout ce qui peut être considéré comme naturel. Les choses comme la pluie, les insectes, la chaleur, le froid, le vent, et surtout le soleil sont à éviter à tout prix. Ce sont des gens qui ont un parapluie sur eux 365 jours par an pour ériger une barrière entre eux et leur environnement naturel. Il ne faudrait surtout pas, ô grands dieux, que la pluie ou les rayons du soleil touchent leur peau.

3000 ans de civilisation ont apparemment créé un courant agoraphobe sous-jacent dans cette culture.

Mais je suis un Américain de la campagne profonde. J’ai grandi dans la cambrousse, où je passais mes journées dehors, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse une chaleur insoutenable ou que le soleil tape, ou encore qu’il y ait 10 cm de neige. Je n’ai pas d’aversion innée pour la nature ou ce qui en résulte. Je n’ai pas peur du soleil ou de la pluie, je les aime autant l’un que l’autre. Les parapluies, c’est pour les poules mouillées.

Mais l’éducation de ma fille se fait à mi-chemin entre mon éthique campagnarde et les phobies hyper-urbaines de la Chine. Ça m’a perturbé de la voir hurler et pleurer il y a quelques semaines, tout ça parce qu’elle ne voulait pas être au soleil sans parapluie.

« Les Chinois ont toujours un parapluie sur eux, pour avoir de l’ombre où qu’ils aillent », disait-elle de façon banale.

Je dois admettre que c’est vrai, mais les Chinois sont aussi terrifiés à l’idée de bronzer (en anglais).

Quoi qu’il en soit, quand on est en Chine, il y a deux méthodes pour faire les choses :

La méthode chinoise et la méthode débile.

Les étrangers appliquent la méthode débile.

Même si dans chaque culture, les gens pensent que leur façon de faire est la meilleure (et ils n’ont pas tort, ce serait assez stupide s’ils faisaient des choses qu’ils percevaient comme inférieures), cette politique est poussée à l’extrême en Chine. Il y a très peu de marge pour les « étrangers qui font les choses différemment » ici.

Quand on fait quelque chose de différent, on vous traite comme un bouffon complètement stupide, ignorant et rustre (bien que potentiellement divertissant) qui n’a jamais été initié à la façon correcte de faire les choses. C’est comme si on avait grandi sans mère et qu’on ne nous avait jamais appris à être propre. Adopter une position progressiste en essayant d’expliquer que les gens font les choses différemment dans les autres pays et que la diversité est une bonne chose ne fera que confirmer ce qu’ils pensent déjà : les étrangers sont des abrutis. Cependant, ils ont tendance à être très généreux et s’empresseront de vous expliquer comment faire les choses correctement (c’est-à-dire en utilisant la méthode chinoise).

Alors, quand je suis allé chercher ma fille à l’école, sous la pluie, je savais ce qui m’attendait. Je suis entré, je l’ai attrapée et j’ai essayé de sortir aussi vite que possible, sans que personne ne remarque que j’allais exposer ma fille au caprices de la météo (BORDEL DE DIEU !).

J’ai commencé à rire après avoir marché une centaine de mètres, pensant qu’on avait réussi à s’échapper. Et puis j’ai entendu quelqu’un nous appeler :

« Excusez-moi ! Excusez-moi ! Revenez ! Revenez ! Vous avez besoin d’un parapluie ! »

J’étais pris.

L’un des parents d’élève de l’école avait sorti un parapluie de je ne sais où, et elle trottinait après nous. Elle paraissait totalement inquiète, comme si la pluie allait faire fondre ma fille.

J’avais l’impression d’être un agresseur d’enfants.

Pendant une seconde, j’ai essayé de voir la situation de son point de vue et de me convaincre que cette dame cherchait seulement à être gentille. Elle cherchait seulement à être gentille, elle faisait seulement ce qu’on lui avait inculqué, mais c’était quand même agaçant.

Je n’ai pas pu m’empêcher de lui grogner dessus :

« On est Américains, on n’a pas peur de la pluie ! »

« Moi j’ai peur de la pluie ! » ma fille s’est empressée de répondre, « Je veux un parapluie ! »

« Non, c’est pas vrai, tu n’es pas une poule mouillée, tu es Américaine » je l’ai grondée en filant.

La femme qui nous courait après avec le parapluie s’est avouée vaincue. Je l’imaginais en train de penser « Mais quel abruti ! ».
Les Chinois prennent soin les uns des autres. Ils prouvent l’affection qu’ils ont pour leur famille et leurs amis en les aidant à faire les choses les plus simples et anodines qu’on puisse imaginer. Si vous marchez dans la rue avec un ami chinois, il vous avertira sûrement de la moindre petite chose :

« Regarde où tu mets les pieds ».

« Attention, il y a une voiture ».

Ils ont tendance à vous traiter comme un enfant. Dans ma culture, on trouve ça insultant. Ça implique qu’on n’est pas autonomes. Mais ici, c’est attachant. C’est ce que font les amis pour montrer qu’ils vous aiment.

Ce n’est pas pour ça qu’ils vont s’empresser d’aider les étrangers à faire les tâches les plus simples. C’est seulement le protocole de base pour exprimer l’amitié. Leur façon de démontrer que vous comptez pour eux.

Mais en tant qu’étranger abruti qui fait systématiquement les choses selon la méthode débile, on est une cible ambulante pour les Chinois et leur chouchoutage, ce qui peut être assez humiliant et plutôt pesant.

Je fais des allers retours en Chine depuis 2005, et même si je comprends et apprécie cet aspect de leur culture, je ne peux pas m’empêcher de trouver ça chiant.

Je préfère encore prendre une averse sur la tête.

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