Il faut parfois savoir renoncer

Île de Skye, Écosse – L’île de Skye est un endroit magnifique, comme rarement j’ai eu la chance d’en voir. J’avais à peine posé le pied sur ce bout de terre que je regrettais déjà de devoir partir d’ici quelques jours.

Je ne pouvais rester qu’une seule journée complète – quelle honte. Une des personnes du staff de l’auberge m’a conseillé d’aller me promener au Quiraing, une sorte de haute table géologique, un vestige de l’ère volcanique. Puisque c’était de l’autre côté de l’île, j’aurais ainsi un aperçu des paysages que Skye avait à offrir. L’affaire était dans le sac, j’irai le lendemain.

Cela fut assez difficile de me réveiller, lorsque mon réveil sonna à 8h. La veille au soir, j’étais allé au pub afin de gouter les spécialités locales. Je ne me souviens plus comment cela s’est produit, mais j’ai fini par m’asseoir à la table des Navy guys, des soldats de la Royal Navy qui étaient en mission à Skye pour tester de nouvelles armes. À ce moment là, ils testaient plutôt les différents cocktails et bières que le pub offrait. Après plusieurs jeux à boire tous plus fins les uns que les autres, je suis rentré me coucher.

Le Quiraing, vu depuis le départ de la rando

Le Quiraing, vu depuis le départ de la rando

100km séparent environ l’auberge et le Quiraing. N’ayant pas de voiture, je suis donc parti le pouce en l’air, sous la pluie. J’étais un peu pessimiste quant au temps qu’il allait faire pendant la journée, des trompes d’eau s’abattaient sur nous, et je me voyais déjà simplement faire le tour de l’île dans les différentes voitures qui s’arrêteraient me prendre.

Je suis finalement arrivé au pied du Quiraing deux heures après être parti de l’auberge. Le ciel s’était partiellement découvert, le soleil jouait à cache-cache avec les nuages ; la vue était déjà magnifique. J’étais impatient de voir le paysage du haut de cette table géologique, le point culminant des alentours. D’après ce que j’avais lu, on pouvait voir toutes îles alentours et le mainland.

Encore une fois, je n’étais pas vraiment préparé pour cette randonnée. Ma seule information tangible venait d’un mec que j’avais rencontré au pub la veille. Il m’avait dit que le temps serait correct jusqu’à 13 ou 14h, et qu’ensuite ça se dégraderait. On ne pouvait pas mal interpréter ses propos : « Sois au sommet à 13h maximum, et ensuite descends, descends, descends ». Je n’avais pas de carte, pas de GPS, j’avais simplement regardé le parcours sur internet le matin avant le partir : ça avait l’air plutôt simple, plutôt court. Il était 11h, j’avais largement le temps de marcher jusqu’au sommet.

Le Quiraing est une des attractions de cette partie de l’île et de ce fait, plusieurs voitures étaient déjà garées sur le parking à côté du départ de la randonnée. Quelques personnes venaient juste de commencer à marcher, je n’avais donc qu’à les suivre. Le sentier était bien visible. Quelques centaines de mètres après, le sentier se séparait en deux : l’un partait tout droit en direction du sommet, l’autre partait vers la droite et semblait serpenter en bas des falaises. Ce dernier avait l’air d’avoir été bien plus fréquenté, je voyais au loin quelques personnes qui marchaient tandis que l’autre, celui qui montait vers le sommet, était presque inexistant. Henry David Thoreau a écrit dans Walden ou la vie dans les bois que lorsqu’il se promenait et que le sentier se séparait en deux, il prenait toujours celui qui avait été le moins fréquenté. Il n’a jamais du faire de randonnée en montagne.

Depuis la formation géologique.

Depuis la formation géologique.

J’ai donc pris le chemin qui était davantage marqué, celui qui longeait les falaises. La lumière était magnifique, les couleurs automnales de la tourbe apportaient une douce chaleur au paysage. Les rayons du soleil éclairaient tantôt un bout de la montagne, tantôt un champ, et on voyait au loin des petites averses se déplacer au grès du vent. Les petits cottages parsemaient les champs, et la mer était d’un bleu sombre terrifiant. Les grandes falaises basaltiques tombaient à pic sur le sentier, on aurait cru qu’un géant avait conçu ce paysage à coups de hache.

Après plusieurs dizaines de minutes passées à marcher et à admirer le paysage, je vis qu’un couple de cinquantenaires étaient sortis du chemin et se dirigeaient vers un goulet creusé dans la roche par l’érosion. Après quelques hésitations, je les ai suivis de loin, persuadé que ce sentier de moutons grimpait vers le plateau. Là-haut, l’érosion avait non seulement creusé un goulet dans la montagne, mais elle avait également créé tout un système d’aiguilles verticales et de passages étroits. C’était encore une fois superbe, je m’émerveillais à chaque pas.

Deux hommes apparurent : ils me demandèrent si je savais où se cachait la plus haute aiguille de ce système rocheux. Je leur expliquai le chemin à emprunter et nous reprîmes notre route, chacun de notre côté. Nous avions parlé en anglais, mais j’avais reconnu leur accent dès les premiers mots : des français. J’ai toujours du mal à dire « Ah, mais vous êtes français ! » lorsque je rencontre mes pairs : je n’ai pas envie qu’ils se vexent parce que j’ai reconnu leur accent. C’est un peu stupide, mais c’est ainsi.

Cette formation rocheuse s’est avérée être un cul-de-sac, sans issue vers le sommet. Le couple de cinquantenaires que j’avais suivi cherchait aussi le passage qui les mènerait jusqu’au plateau et la promesse d’une vue incroyable. Le sommet était à quelques mètres seulement, mais un à-pic nous empêchait d’y accéder. Après quelques minutes à observer la vue déjà impressionnante, j’ai retrouvé les deux français : je leur ai finalement dit que nous parlions la même langue : ils m’ont regardé, étonnés, et ont ri.

Au loin, on voyait les nuages de pluie se rapprocher de plus en plus, et il faisait déjà beaucoup plus froid qu’avant, il y avait plus de vent. Je leur ai alors dit ce que l’homme m’avait dit la veille, au pub : l’un des deux français a regardé sa montre et à dit : « Eh bien, ça va être l’heure, je crois qu’il va falloir faire le deuil du sommet. »

Et il avait bien raison.

Nous sommes donc redescendu, tous déçus, mais nous savions que nous avions fait le bon choix. On ne sait pas comment le temps peut dégénérer.

"La frustration est facteur d'accident" On ne pourrait mieux résumer !

“La frustration est facteur d’accident”
On ne pourrait mieux résumer !

En randonnée, et à plus forte raison en montagne ou dans les endroits reculés, il est nécessaire de savoir renoncer. J’aurais pu revenir au début du sentier et suivre celui qui était moins utilisé, mais j’aurais du marcher au moins deux ou trois heures rien que pour l’aller. La pluie arrivait, le vent également. Comme les anciens disaient, c’était tenter le diable.

Dans les régions isolées comme les Highlands, il est également absolument nécessaire de faire confiance aux locaux : ils connaissent souvent bien mieux que n’importe quelle chaîne météo les fluctuations météorologiques. J’ai donc choisi de faire confiance à ce type que j’avais rencontré.

Je suis donc redescendu du Quiraing grâce aux deux français, ils m’ont déposé sur la Nationale. Je comptais rentrer tranquillement à l’auberge, en profitant du paysage, étant donné le temps qu’il me restait.

J’ai attendu plus d’une heure et demie sans qu’aucune voiture ne me prenne. Une fois les nuages passés, le beau temps est revenu. Je voyais le Quiraing depuis l’endroit où j’attendais une hypothétique voiture : c’était majestueux.

J’aurais pu être énervé contre ce type qui m’avait fait descendre pour une petite pluie, mais je ne l’étais pas : le hasard fait bien les choses, j’étais à l’auberge quatre heures plus tard, et des personnes extraordinaires se sont arrêtées pour me faire monter dans leur voiture.

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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.

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