Göbekli Tepe : La naissance du fermier, la mort du nomade

L’Homme est né voyageur. Pendant plus de 100 000 ans nous avons marché dans les Grandes Savanes, traversé les jungles, campé dans la toundra Arctique, chassé et cherché notre nourriture dans les forêts de cette planète. Puis, il y a un peu plus de 10 000 ans –une poussière sur l’échelle de notre évolution – nous avons commencé à poser notre sac, construire nos refuges plus solidement, nous avons planté des graines et élevé des animaux autour de nous. Cet événement, peut-être le plus grand changement dans l’évolution culturelle de l’homme, s’est produit autour d’un grand temple aujourd’hui appelé Göbekli Tepe, dans le sud est de la Turquie.

À LA RECHERCHE DU NOMADISME PERDU DE L’HUMANITÉ

Cela peut paraître ironique pour un voyageur de se retrouver sur le site où l’on a découvert les premières traces de sédentarisation, mais j’ai vu dans cette histoire quelque chose qui me menait aux racines de ma propre effervescence, de ma propre soif de parcourir le monde.

Les fouilles de Göbekli Tepe

Les fouilles de Göbekli Tepe

Depuis mes premiers voyages, je me suis intéressé à cette profonde nécessité de nomadisme qui semble toujours sommeiller dans les cellules constituant le génome humain. Qu’est-ce qui faisait que j’avais besoin de voyager ? Quelle était cette envie irrépressible qui faisait grandir ma frénésie après quelques mois passés dans un même endroit ? Pourquoi voulais-je toujours me laisser porter par le vent et voir le monde ? Quelle était la raison de cette incessante migration autour du globe ? Après quasiment douze ans de voyage, je ne suis toujours pas près de répondre à ces questions, mais je sens que le point de rupture entre le moment où les humains étaient des chasseurs-cueilleurs nomades, et celui où ils devinrent des fermiers sédentaires est une bonne piste dans la quête de la résolution de cette énigme immémoriale.

Je partis à la recherche des racines du nomadisme perdu dans la zone où l’humanité posa ses valises pour la première fois : le Croissant Fertile. Cette aire géographique qui s’étend de la mer Méditerranée jusqu’au Golfe Persique, des hautes terres d’Anatolie jusqu’au désert Syrien fut un jour verdoyante, composée d’un écosystème diversifié, et son sol était si riche qu’il devint le berceau de la civilisation humaine – le lieu où les vagabonds devinrent des bâtisseurs de villes. Ce fut ici que l’Homo Sapiens développa pour la première fois les mécanismes culturels et technologiques qui lui permirent de construire des temples et plus tard de cultiver, de devenir sédentaire et, finalement, de construire des cités gigantesques.

C’est dans cette région que le combat entre Cain et Abel eut lieu. L’histoire raconte que Cain, le fermier, devint jaloux de son frère nomade Abel, le berger, qui recevait un traitement de faveur de la part de Dieu : il le tua. Cette histoire est souvent vue comme une simplification d’une vieille histoire Sumérienne qui représente l’essor du sédentarisme par rapport au nomadisme. Il est certain que ce changement radical dans la stratégie de survie de l’Homme – la volonté d’une base fixe plutôt que de la migration continue – ne s’est pas produit sans heurt. Je suis donc parti en direction du territoire qu’un jour Abel parcourut et que Cain peina à mettre en valeur, pour tenter de rassembler les pièces du puzzle de l’histoire de l’effervescence humaine.

LE PREMIER TEMPLE DU MONDE

Monolithe à Göbekli Tepe

Monolithe gravé

« Il y eut d’abord le temple, puis la ville » énonça Dr Klaus Schmidt, l’archéologue allemand qui dirige les fouilles à Göbekli Tepe, le plus vieux temple connu du monde. Ma recherche du passé de l’Homme en tant que chasseur-cueilleur m’amena en bas d’une colline sur laquelle ce grand site archéologique se trouve, à 15 kilomètres de Sanliurfa, en Turquie. Göbekli Tepe est véritablement l’un des sites archéologiques les plus révolutionnaires actuellement fouillés dans le monde, et les fouilles qui y sont menées depuis 17 ans réécrivent littéralement l’histoire de l’avènement de la civilisation, et nous donnent également un aperçu de la phase initiale de sédentarisation de l’humanité.

« Il est possible que le sanctuaire soit plus ancien que le peuplement alentour, ou pour le moins de la même époque » continua Schmidt alors que nous nous dirigions sur une autoroute pour sortir de Sanliurfa, « mais il n’y avait pas de villes, les villes se développèrent bien plus tard que le temple. Dans la littérature archéologique sur le Proche-Orient, on lit souvent comment les villes ont été construites en premier, et par la suite les temples à l’intérieur de ces villes, mais ce n’est pas vrai : le temple et la ville étaient très séparés. Les temples sont très, très anciens ; ils voient le jour au Paléolithique avec les grottes peintes, par exemple. A Göbekli Tepe nous avons maintenant la preuve que ces structures construites par la main de l’homme étaient utilisées pour des rituels et pour la religion. Ainsi, le temple est bien plus ancien que la ville. »

« Le temple était donc l’aimant, le point qui amenait les gens à se rassembler ? » demandais-je au Professeur Schmidt, pour débuter mon interview.

« Oui, le point de rencontre », me répondit-il, « Une plateforme utilisée afin de se rencontrer et de communiquer, de partager ses savoirs et ses histoires. Les temples étaient des lieux de sociabilité très important. »

Klaus m’expliqua comment les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique finiraient par converger vers Göbekli Tepe pour des festivités alors que nous sortions de l’autoroute, afin de suivre le cap d’une route poussiéreuse et cahoteuse qui filait jusqu’à la protubérance d’une colline. Klaus arrêta la voiture afin que je puisse embrasser la scène qui se présentait à mes yeux. « Tu peux voir le plateau calcaire, et au sommet de celui-ci il y a un monticule de terre, une colline. Tout est artificiel, ce n’est pas la nature qui l’a produit. C’est destiné à un campement. »

C’était Göbekli Tepe.

J’ai regardé l’endroit dont le nom signifie « colline du ventre gonflé », et la petite route poussiéreuse qui serpentait jusqu’à son sommet. Cela ressemblait à une poitrine géante échappée des plaines d’Anatolie. Alors que je commençais à peine à m’imprégner de la vision, Klaus remit la voiture en marche et nous grimpâmes lentement jusqu’au sommet du sein géant. Mon excitation augmenta : j’étais là, au point zéro de la sédentarisation humaine, à l’endroit où les chasseurs-cueilleurs évoluèrent pour devenir des fermiers civilisés.

Göbekli Tepe est la porte qui sépare les vagabondages d’Abel du travail sédentaire de Cain. Ce fut la scène sur laquelle se joua pour la première fois la grande fin du nomadisme humain. Cet épisode autour de Göbekli Tepe est toujours vaguement présent, dans le vieux folklore collectif de l’humanité. L’ancienne tradition Sumérienne relate des histoires à propos d’une montagne mythique se trouvant au nord, appelée Du-Ku, où le grain fut semé pour la première fois, les animaux domestiqués, le tissage inventé : les prémices de l’agriculture, la chute du nomadisme. Il y a de grandes chances pour que cet événement colossal qui s’est développé dans cette zone traversa les âges pour terminer dans le folklore, les civilisations suivantes le modifiant au grès de leurs besoins, afin de l’ajuster à leur propre paradigme historique. J’avalai chaque histoire avec un appétit sans fin, et grimpai finalement jusqu’à l’endroit où, peut-être, tout avait commencé : Göbekli Tepe.

J’ai évoqué à Klaus les rumeurs selon lesquelles il était très possible que le site qu’il était en train de fouiller soit l’endroit décrit par l’histoire du Jardin d’Eden. Il a soupiré rapidement, et m’a répondu qu’il avait été mal cité par un journaliste peu scrupuleux. « C’était un exemple [Göbekli Tepe en tant que Jardin d’Eden], ça a été utilisé comme un exemple et plus tard il y a eut une mauvaise utilisation de cet exemple. Les conditions climatiques ici étaient comme un paradis pour les chasseurs et les cueilleurs. Ils vivaient une situation comparable au paradis, mais il n’y a pas de relation avec le Jardin d’Eden. Adam et Eve se sont fait expulser de ce jardin, mais on ne décrit pas une condition naturelle. Il n’y a pas de connexion entre l’Eden du Vieux Testament et Göbekli Tepe. »

 LA VIE AU NÉOLITHIQUE À GÖBEKLI TEPE

L'emplacement de Göbekli Tepe

L’emplacement de Göbekli Tepe

La première fonction de Göbekli Tepe a vu le jour il y a environ 12 000 ans, et durant les trois millénaires suivants les Hommes l’utilisèrent pour des cérémonies et des festivités. « C’est un peu surprenant parce que nous croyions qu’à cette période l’Homme vivait dans des conditions sociales très simples, mais maintenant nous avons un tout autre point de vue. » Schmidt m’expliqua combien un haut niveau d’organisation sociale était nécessaire pour construite un site si imposant. Il estime qu’il aurait fallu des équipes de plusieurs centaines de personnes afin de construire Göbekli Tepe à chacune des étapes ; et l’organisation nécessaire pour la nourriture, les habitations, ainsi que pour assigner les tâches à celle foule nombreuse semble indiquer que la société Néolithique était bien plus complexe que ce que les archéologues pensaient.

Alors que je me promenais sur le site, je pouvais entendre le bruit des fragments de silex qui s’écrasaient sous mes pieds. Sur le sol se trouvait des milliers de morceaux de silex abandonnés il y a des milliers d’années, vraisemblablement dans un atelier d’outils en pierre, et même  certains outils. Ayant suivit une formation en archéologie, je commençai alors instinctivement à me concentrer sur l’étalage d’artefacts qui passaient sous mes pieds, identifiant des lames, hachoirs, outils de taille, ainsi que d’autres ustensiles primitifs.

« Des millions, des millions, » me dit Klaus lorsque je mentionnai la profusion d’artefacts qui reposait sur la colline. « Tous les archéologues qui visitent ce sites disent : ‘je n’ai jamais vu autant de silex’ ». Aux Etats-Unis, trouver une telle quantité d’artefacts aurait pu faire briller une carrière d’archéologue, mais ici à Göbekli Tepe il y avait quelque chose de plus important sur lequel se concentrer, et les petits outils en pierre qui avaient momentanément retenu mon attention n’eurent bientôt plus d’importance lorsque je vis finalement le plus grand attrait du site : en contre-bas d’une excavation de plus de 3 mètres de profondeur, des monolithes géants disposés en cercle, en forme de ‘T’, qui avaient traversés les âges jusqu’à maintenant. Douze d’entre eux sont disposés circulairement autour de deux autres encore plus imposants. Chaque pilier géant fut taillé dans une seule pierre, culminait à plus de trois mètres, et pesait entre 7 et 10 tonnes (2). Les équipes chargées de l’excavation avaient déjà découvert quatre cercles similaires de mégalithes, de diamètres compris entre 9 et 30 mètres. Les études géomagnétiques indiquent qu’on trouve, toujours enterrés dans un rayon de 300 mètres, au moins 16 autres cercles sur le site de Göbekli Tepe, et que sur la totalité du plateau ce chiffre s’élève à plus de 50. Autrefois se trouvaient des murs qui entouraient les cercles, et il se peut qu’un toit fût même présent. Ces cercles de pierres géants font sans aucun doute partie d’un des événements marquants de la préhistoire.

Ce qui surprenait le plus à propos de ces monolithes géants était que de nombreux prédateurs et oiseaux y étaient finement gravés : lions, renards, vautours, canards, et d’autres bêtes mystiques. Mais ce qui était d’autant plus intéressant, en plus de ces animaux sculptés dans les piliers, était que les piliers eux-mêmes avaient une forme humaine. « Regardez » me dit Klaus en pointant un pilier particulièrement haut, « il y a des doigts. Nous savons donc que cette forme en “ T “ est une silhouette anthropomorphique. Ce sont tous des êtres anthropomorphiques faits de pierre. Il est étrange cependant qu’il n’y ait pas d’yeux, de nez ou de bouche. »

J’ai regardé ces géants et je pouvais distinguer clairement les formes humaines : les mains étirées de chaque côté de la plupart des piliers, représentant un élément essentiel du site cérémonial. « Maintenant, on peut comprendre l’agencement, » continua Klaus, « Ils [les géants] se rencontrent ici dans un cercle, et deux d’entre eux, qui sont très importants, sont au centre de cette rencontre. Comme des personnes assises dans une tente ou autour d’un feu. »

Sculture d'animal sur un monolithe

Sculture d’animal sur un monolithe

Göbekli Tepe commençait à m’apparaître sous un nouvel angle de vue. Il ne s’agissait pas d’un site archéologique créé pour des desseins utilitaires, mais pour des pratiques et des cérémonies mystiques, spirituelles et religieuses. Ce site ne représente pas seulement des façons de vivre désormais oubliées, mais également des manières aujourd’hui disparues de voir et d’approcher le monde. Les sculptures des animaux prédateurs gravés à même les énormes piliers anthropomorphiques signifiaient que les chasseurs et les cueilleurs, qui jadis avaient marché à travers cette partie du monde, faisaient partie d’un système social et spirituel hautement complexe ; et avaient une vision du monde précise qui s’étendait bien au delà de la simple chasse pour la survie, et dans le royaume du spirituel.

« Göbekli Tepe est le plus ancien site, mais ce n’est clairement pas un lieu de campement. C’est un sanctuaire, » clarifia Klaus pour s’assurer que je n’écrirais pas que des gens vivaient ici. « Ils [Les chasseurs-cueilleurs] venaient jusqu’au site, se rencontraient là, et repartaient ensuite vers leurs campements, » continua-t-il. Pendant 3000 ans des peuples auraient convergé jusqu’à Göbekli Tepe pour festoyer, célébrer, fabriquer des outils, sculpter des prédateurs, des oiseaux et des bêtes mythologiques dans mes mégalithes géants ; ainsi que pour adorer leurs dieux. Ces peuples n’avaient pas encore inventé la poterie et n’utilisaient aucune forme de métallurgie. Cependant, ils avaient laborieusement taillé leurs énormes piliers de pierre et réalisé leurs complexes gravures en utilisant les plus simples des outils, dont les vestiges se trouvaient sous mes pieds alors que je parcourais la colline.

Depuis peu, Schmidt est persuadé que des tombes se trouvent sous Göbekli Tepe. Il a émit l’hypothèse que cet endroit était un site sacré dédié à l’adoration des ancêtres ou à des cérémonies ayant rapport au culte des morts. « Les monuments, dans les temps préhistoriques et historiques, sont toujours associés à des tombes, » déclara-t-il. Les vautours représentés sur les mégalithes sont des indications sur le rôle du site en tant qu’endroit associé aux morts, et, peut-être, à propos d’un rite ancestral où les corps décédés étaient offerts aux oiseaux de proie afin de célébrer une sorte d’enterrement céleste. Klaus suppose que les morts des communautés des chasseurs cueilleurs étaient emmenés jusqu’au temple de Göbekli Tepe pour y être déposés. Bien que seuls des morceaux d’ossements humains aient été trouvés à ce jour, Schmidt est persuadé qu’on trouvera des corps entiers sous les sols calcaires, au pied des géants de pierre.

« A quoi ressemblait l’environnement à cette époque, était-ce le même qu’aujourd’hui ? » ai-je demandé à Klaus, levant la tête vers le ciel gris alors que mes pieds s’enfonçaient dans le sol.

« Le climat était le même qu’aujourd’hui, mais le paysage était très différent, » me répondit-il. « Désormais il y a beaucoup trop de moutons, de brebis et de personnes. » Klaus me dit ensuite que cette région – la partie nord du Croissant Fertile -, était une aire géographique intermédiaire, entre mers et déserts, plateaux, plaines et montagnes. En voyageant sur des courtes distances, il était possible de se retrouver dans des paysages très différents qui avaient une faune et une flore très distincte. « Il y avait des forêts dans les plaines et des paysages de type savane sur les plateaux, » continuait l’archéologue. « Dans la zone de Göbekli Tepe, on peut trouver des ossements de vaches et de cochons sauvages, de cerfs, ainsi que des gazelles et des ânes sauvages qui se plaisaient dans la savane. » Ces animaux venant de différentes configurations climatiques se sont retrouvés à Göbekli Tepe et y sont devenus les repas des chasseurs-cueilleurs. « Pour les chasseurs-cueilleurs, c’était un environnement parfait. Excellent pour la chasse, » continua Klaus.

Dans cet endroit où vivait un écosystème parfait pour leur mode de vie, les chasseurs-cueilleurs du Néolithique commencèrent à expérimenter de nouvelles façons de vivre. Ce fut peut-être dû au besoin de continuer d’alimenter leur société qui devenait plus complexe, notamment à cause des constructions massives qui donnèrent vie à Göbekli Tepe. Les chasseurs-cueilleurs se lancèrent dans la domestication, qu’ils touchaient déjà du doigt, et se mirent finalement à cultiver les sols et à élever des bêtes. Göbekli Tepe montre que les hommes du Néolithique étaient bien plus organisés et leurs sociétés bien plus structurées que n’importe qui avait pu l’imaginer ; ainsi mes visions de la libre errance nomade firent rapidement place à la réalité.

L’AVÈNEMENT DE L’AGRICULTURE

Le chantier de fouilles

Le chantier de fouilles

« Là-bas, au nord, c’est le cœur du Croissant Fertile, » me dit Klaus alors qu’il pointait du doigt la chaine du Karacadag que l’on voyait au loin. « Les origines de la culture du blé se trouvent ici-même, dans cette région exactement. »

J’ai observé les grandes plaines et les collines qui habillaient le paysage. « Ici, » me répétais-je doucement, « tout s’est terminé ici. » J’ai pensé à mes frères nomades désormais disparus, qui ne se doutaient pas où pourraient mener leurs innovations, 10 000 ans après leur apparition. Nevalı Çori, à 64 kilomètres au nord de Göbekli Tepe, est la zone aujourd’hui connue comme le premier endroit du monde où le blé fut cultivé à une grande échelle. Niché dans les montagnes de Karacadag, les Hommes du Néolithique commencèrent à manipuler les grains de blé sauvage et leur mode de vie commença à changer.

La région autour de Göbekli Tepe devint finalement le cœur de la révolution Néolithique, le lieu où les Hommes troquèrent pour la première fois leur vie de chasseur-cueilleur pour celle de fermier. « Les premières traces de la culture du blé» avança Schmidt, « se trouvent exactement à cet endroit. Tous les blés cultivés aujourd’hui ont des empreintes qui correspondent à celles du blé sauvage de cette région. Il est devenu clair maintenant que les gens qui ont construit Göbekli Tepe étaient les même qui ont cultivé pour la première fois le blé, » Klaus continua. « Il y a beaucoup d’équipement pour moudre ici, ils ont donc traité les céréales sauvages ici même, c’est certain. »

« Pourquoi pensez vous que l’Homme s’est lancé dans la culture ? » demandai-je à Klaus

« Pourquoi ? C’est une bonne question, » me répondit-il alors que nous partions vers un autre endroit de l’excavation. « Pourquoi ? Pourquoi ? Je ne sais pas pourquoi, mais à l’heure actuelle nous avons cette idée que, peut-être, Göbekli Tepe eut un rôle dans cet événement, un rôle important. C’est une hypothèse, mais étant donné le nombre important de personnes se rejoignant à Göbekli Tepe, les Hommes avaient alors besoin de plus de nourriture, et peut-être contrôlaient-ils et manipulaient-ils les grains sauvages et les animaux tels que les vaches et les porcs, les moutons et les chèvres, et qu’ils ont commencé cette domestication afin d’avoir plus d’influence sur leurs réserves de nourriture… Il y eut de grandes célébrations sur le site pendant la construction, les chasseurs-cueilleurs venaient donc ici pour de grands festins, de grandes fêtes, et ces fêtes fournissaient un potentiel humain pour tous les travaux. Mais, bien sûr, pour ces festins il est nécessaire d’avoir une grande quantité de nourriture… »

« Ainsi, les gens qui ont construit Göbekli Tepe vinrent ici et firent la fête durant la construction ? » Je voulais une confirmation.

Dalle pour moudre le grain

Pierre à moudre le grain

« La domestication est depuis toujours en relation avec les festins. » me clarifia Klaus. « De ce fait, les festins et le besoin d’une grande réserve de nourriture ont influencé la domestication. Maintenant nous avons besoin de bonne nourriture, nous avons besoin de céréales, puis nous avons besoin de beaucoup de céréales, et ainsi de suite. »

Sans nul doute, Göbekli Tepe et la culture du blé dans la région furent contemporains, et il est très possible qu’ils faisaient partie d’un même cycle : l’un affectant l’autre et, peut-être, vice et versa. Selon Klaus, cette transition entre les chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs fut une « révolution à grande échelle », où de grandes groupes d’humains travaillèrent ensemble pour protéger leurs nouvelles cultures de blé contre les animaux intrusifs tels que les gazelles et les ânes sauvages. Göbekli Tepe n’était pas utilisé par des chasseurs-cueilleurs mais par des fermiers, et Klaus est persuadé que ce site a joué un grand rôle dans cette transition.

L’AGRICULTURE POUR LA BIÈRE, ET NON POUR LA NOURRITURE

Une cuve qui était peut-être utilisée pour la bière

Une cuve qui était peut-être utilisée pour la bière

Klaus s’arrêta un moment, et du promontoire surplombant Göbekli Tepe sur lequel nous nous trouvions, son regard chercha l’horizon. Je me positionnai derrière lui afin de profiter également de la vue. Puis, Klaus me confia une nouvelle hypothèse à propos du stimulus à l’origine de l’avènement de l’agriculture : « On peut utiliser le grain pour la nourriture, mais on peut également l’utiliser pour la bière, » expliqua-t-il. « On émet aujourd’hui l’idée que le début de la culture des céréales n’était peut-être pas tant en relation que ça avec le pain et la nourriture, mais plutôt avec la fabrication de la bière, pour le brassage. C’est facile à faire, ce n’est pas comme notre bière : tout ce qui est nécessaire est un peu d’eau ; si on laisse reposer le mélange assez longtemps dans un récipient, on obtiendra de l’alcool. Ainsi, peut-être qu’à l’origine il s’agissait de faire de la bière. »

J’explosai de rire. J’imaginai les chasseurs-cueilleurs du Néolithique grimper jusqu’au temple pour faire la fête, construire des monolithes géants, façonner des outils en silex, dévorer des festins, tout ça en étant ivre-mort. Cela semblait un peu trop parfait. « Maintenant, ça ressemble plus à l’image qu’on se fait d’une fête, » plaisanta Klaus avec moi, « pour une grande fête, il faut de la boisson. »

LES CONSÉQUENCES DE L’AGRICULTURE, LA FIN DE GÖBEKLI TEPE

« Est-ce que vous pensez que l’agriculture fut un acte inhérent de destruction ? » demandai-je à l’archéologue allemand.

« Je pense qu’il y a 8000 ans, les Hommes apprécièrent énormément l’agriculture pour les réserves de nourriture qu’elle apportait, » me répondit Klaus avant de s’arrêter un moment. « Mais si on observe aujourd’hui toutes les destructions sur Terre, on peut dire que tout a commencé avec l’agriculture. »

Après la Révolution Néolithique, quand les gens de la région de Göbekli Tepe devinrent définitivement des fermiers, les nouveaux mégalithes de Göbekli Tepe se firent moins grands, et, finalement, le site sombra dans l’oubli. « Dans cette période du 9e millénaire, tout est plus petit, » confirma Klaus. « En 8000 avant Jésus-Christ, tout est abandonné. Les gens sont devenus des fermiers. Je suppose qu’il y a une relation évidente entre la fin de Göbekli Tepe et les Hommes qui devinrent agriculteurs. La société entière avait changé, les croyances également ; cet endroit pour les chasseurs-cueilleurs n’était alors plus très important. Ce ne fut cependant pas une destruction, mais simplement une fin. »

L’EXPLOSION DE L’ANNÉE 10 000

A l’échelle de l’évolution humaine, 10 000 ans ne sont rien de plus qu’un simple claquement de doigts. Mais dans les 10 000 dernières années, les schémas culturels et biologiques de l’Homo Sapiens évoluèrent de manière drastique. En 10 000 ans, le génome humain muta entre 10 et 100 fois plus rapidement que dans toutes les époques précédentes. Les yeux bleus n’existaient pas dix millénaires auparavant, pas plus que les hommes blancs, la tolérance au lactose, la résistance à de nombreuses maladies virales, dont beaucoup n’existait d’ailleurs toujours pas. Au niveau de l’archéologie, les dix milles dernières années renferment presque tout : auparavant, il n’existait pas de civilisation, ni de villes, et les pyramides de Gizeh ou Stonehenge ne seraient construits que 6 000 ans plus tard. Enormément de changements se sont produit dans ces dix millénaires, non seulement dans la culture humaine, mais également au niveau biologique, et beaucoup de ces transformations sont à mettre en relation avec l’avènement de l’agriculture, qui, sans surprise, fut pour la première fois utilisée à grande échelle il y a plus ou moins 10 000 ans.

La sédentarisation et l’agriculture n’améliorèrent pas immédiatement le patrimoine génétique humain, comme le montrent les recherches archéologiques qui enregistrent un changement frappant pendant la phase initiale. Les premiers fermiers –probablement en manque de fer et toujours incapables de digérer le lait-, devinrent plus petits et leurs cerveaux s’atrophièrent. La taille moyenne pour les hommes passa de 1m80 à 1m65 et les femmes également perdirent plusieurs centimètres. Les Hommes des sociétés agricoles ne regagnèrent pas leur taille du Néolithique avant le vingtième siècle (3). C’était comme si toutes les évolutions et adaptations acquises au cours des dizaines de milliers d’années de migration, de chasse et de cueillette furent perdues lorsque l’Homme changea de mode de vie et d’alimentation. Le paradigme culturel humain évolua rapidement, et la biologie dû rattraper son retard.

Les nombreux traits biologiques qui permettaient aux humains de parcourir le monde et de dominer la chaine alimentaire devinrent moins pertinents lorsqu’ils s’installèrent, et beaucoup de ces attributs commencèrent à être éliminés des gènes humains à la faveur de nouveaux traits plus adaptés au mode de vie récemment adopté. Les agressions commencèrent à décroitre et les facultés de prévisions sur le long terme s’accentuèrent, les muscles s’atrophièrent et la résistance aux maladies grandit, l’endurance physique diminua alors que les humains devenaient physiquement et culturellement civilisés(4). La naissance d’une séquence génétique connue sous le nom de LCT autorisa bientôt un certain groupe d’humains situés entre la mer Baltique et la mer Caspienne à digérer le lait ; l’Homme trouva ainsi une nouvelle source de nutrition portable(1). Afin de contrer le manque de vitamine D, on pense que des couleurs de peau plus pâles furent sélectionnées pour faciliter la synthèse de cette vitamine sur la peau (5). Beaucoup de nouvelles maladies furent introduites et répandues grâce à la proximité dans laquelle les hommes vivaient, ses habitations sédentaires, et ainsi de nouvelles résistances aux maladies furent incluses dans le code génétique des société agricoles. Les nouvelles recherches des scientifiques tels que Gregory Cochran et Henry Harpending montrent que l’agriculture et la sédentarisation accélérèrent rapidement le taux auquel le génome humain mutait avec succès, afin de s’adapter aux nouveaux modes de vie et de nutrition.

CONCLUSION

L'archéologue Klaus Schmidt

L’archéologue Klaus Schmidt

Les personnes qui ont construit et prié à Göbekli Tepe étaient à l’origine des chasseurs nomades qui ne connaissaient ni le grain ni la façon de le moudre, mais ils changèrent le monde autour d’eux, et finirent par lancer l’infection civilisatrice sur la planète. Sur une période d’environ deux mille ans, les plaines et les plateaux qui entouraient Göbekli Tepe passèrent de forêts à champs cultivés. Je suis allé à Göbekli Tepe, et sur la colline j’ai regardé l’étendue qui m’entourait, elle qui jadis était une forêt luxuriante remplie de gibier, d’herbes folles, d’arbustes et de moyens de subsistance pour les chasseurs-cueilleurs. Cette même étendue semble désormais sans vie, ayant été vampirisée durant des milliers d’années par les chèvres, les moutons et les charrues. Un arbre solitaire prend racine au sommet de Göbekli Tepe, comme pour nous rappeler cette époque dévolue de l’histoire humaine, ce sens perdu de l’innocence, avant que l’Homme ne veuille contrôler le cours des choses, avant que mon espèce ne daigne poser son sac et sa lance pour choisir la houe et la charrue.

L’Homme moderne n’est pas exactement le même animal que nos ancêtres les chasseurs cueilleurs nomades, et je finis par réaliser que ma recherche des racines nomades perdues de mon espèce m’a simplement mené à étudier des personnes dont les aspects physiques et mentaux étaient légèrement différents du mien. Je suis le produit de 10 000 ans d’énormes transformations génétiques qui étaient censées m’équiper afin que je prenne part à une société sédentaire, agricole, et civilisée. Ma structure génétique provient plus de Cain le fermier que d’Abel le nomade, mais je sais que l’effervescence du nomade fait toujours partie de l’Homme moderne, à l’image du loup qui sommeille en chaque chien.

Auteur : Wade Shepard

Read the English language version of this article at Göbekli Tepe : the Rise of Agriculture, the Fall of the Nomad

*Photos de l’auteur et de Wiki Commons

Sources

1) Biello, David. “Culture Speeds Up Human Evolution.” Scientific American. Web. <http://www.scientificamerican.com/article.cfm?id=culture-speeds-up-human-evolution>.
2 ) Cochran, Gregory, and Henry Harpending. The 10,000 Year Explosion: How Civilization Accelerated Human Evolution. New York: Basic, 2010. Print.
3) Curry, Andrew. “Gobekli Tepe: The World’s First Temple.” Smithsonian Magazine. Web. <http://www.smithsonianmag.com/history-archaeology/gobekli-tepe.html>.
4) “European Skin Turned Pale Only Recently, Gene Suggest.” Science Magazine 20 Apr. 2007. Web. <http://galsatia.files.wordpress.com/2007/04/blanche_paleur.pdf>.
5) Shermer, Michael. The Borderlands of Science: Where Sense Meets Nonsense. Oxford: Oxford UP, 2001. Print.


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Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.
  • http://www.art-textile.info Guillaume

    Vraiment passionnant, merci pour ce récit, et sa traduction.

    Je lis en ce moment des choses sur la naissance de l’écriture, certes beaucoup plus tardive, mais non loin au sud. Naissance liée elle aussi à la nécessité de comptabiliser les récoltes (et leurs échanges, livraisons…), puis le bétail, dans un environnement social et urbain de plus en plus complexe.

    Cela noue aussi ces monuments (non sans tombes…) à (la naissance de ?) la pratique artistique… C’est passionnant, merci encore.

  • http://pierrelrnt.wordpress.com Pierre

    Content que tu ais apprécié !

    Effectivement, on pourrait assimiler cela à une sorte de naissance de la pratique artistique, mais il me semble que cette dernière soit encore plus ancienne : dans les grottes, les hommes préhistoriques représentaient déjà le monde qui les entouraient et même leurs songes pour certains (me semble-t-il).

  • David

    Les chasseurs cueilleurs avaient-ils une connaissance approfondie des plantes, de la “médecine” un peu à la façon des chamanes ? Avec l’agriculture vient la notion de PROPRIETE de la terre ?
    Merci pour l’article, génial ++

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