Etudier à l’étranger : une “formation qualifiante” pour le vagabond moderne

Auteur : Tristan Hicks (2013)

 

Il est clair qu’une très grande partie de la communauté des voyageurs est jeune. Même s’il n’y a pas d’âge pour la curiosité et l’envie de voyager, l’essence même de la jeunesse place ces attributs au premier plan. Je suis sûr que je ne suis pas le seul à m’être retrouvé allongé au beau milieu de la nuit sans pouvoir dormir, pensant que si je voulais voyager, il fallait que je me dépêche de le faire. Sans quoi, la redoutable « Responsabilité », avec son R majuscule géant, se mêlerait de ma vie et m’empêcherait de vivre mes rêves. As-tu déjà ressenti la même chose ?

Et le fait que nos cultures aient décrit le voyage comme une forme d’hédonisme inutile n’aide surement pas. Les États-uniens voient le voyage comme quelque chose réservé aux très jeunes ou bien aux personnes à la retraite : quelque chose qui conclue une longue carrière durement menée à son terme, mais rien à prendre très au sérieux. Pour les chanceux qui vivent dans des pays qui connaissent la tradition de l’année sabbatique, passer un moment à l’étranger est une fête monumentale destinée à brûler les désirs ardents de la jeunesse avant que celle-ci ne s’installe pour étudier ou travailler. Dans d’autres cultures, le voyage n’est rien d’autre qu’une affaire de symbole – une course aux photos devant le plus d’endroits célèbres possibles. Dans tous les cas, le voyage est vu comme quelque chose de structuré, prémâché, une expérience à acheter plutôt qu’à expérimenter.

J’imagine que tu partages mon idée selon laquelle le voyage peut être une expérience bien plus profonde que cela, étant donné que tu es en train de parcourir un site web dont le titre contient le mot « vagabond ». Certaines nuits incluront sans doute une tournée des bars à la recherche d’étrangers aux accents sexy. On passera probablement des journées entières à prendre la même putain de photo du même putain de monument au même putain d’endroit, où affluent des millions de touristes chaque année. Mais le voyage ne s’arrête pas là. Pour nous, l’objectif véritable est d’être exposé à de nouvelles choses et à de nouvelles idées, de telle façon à ce que nous puissions en apprendre davantage sur notre monde ainsi que sur nous-même.
J’en reviens à mon sujet : pourquoi donc proclamer qu’étudier à l’étranger est « une formation qualifiante pour le vagabond moderne » ? Il existe effectivement des différences majeures entre les deux :

  • Étudier est très structuré en raison de l’aspect universitaire. Au contraire, bourlinguer est bien plus flexible.
  • La vie universitaire t’expose principalement à d’autres étudiants, alors que le fait de bourlinguer te met en relation avec la population locale.
  • Étudier dans une université à l’étranger te donne accès aux gens dont le travail consiste à t’aider, quelque soit ton problème. Par définition, le fait de bourlinguer requiert bien plus d’autonomie, même s’il y a toujours des réseaux de voyageurs sur lesquels on peut compter.

Au-delà de ces différences, le fait d’étudier à l’étranger et de bourlinguer ont beaucoup en commun. Les deux te conduisent à vivre en terre étrangère pendant une longue période, et les deux impliquent les mêmes défis. Tu te découvriras un large éventail de nouvelles aptitudes : des plus complexes, comme le fait de s’intégrer à différentes cultures, aux plus communes, comme de faire ses courses quand tu ne peux pas lire un traitre mot sur les étiquettes. Si l’on en revient à l’essentiel et que l’on compare le fait d’étudier à l’étranger et celui de bourlinguer, on constate qu’au fond, ce sont deux variétés différentes du même fruit.

En voyant les choses de cette manière, on peut vite en arriver à considérer le fait d’étudier à l’étranger comme une « couveuse » pour l’aspirant vagabond. Tu fais alors face à toutes les compétences nécessaires pour voyager, de la plus exotique à la plus banale, mais avec l’avantage d’avoir l’université comme main courante. As-tu déjà eu l’occasion de trouver un logement dans un pays dont tu ne parles pas la langue ? As-tu déjà rempli des montagnes de paperasse pour obtenir un visa étudiant, as-tu déjà écrit dans un mélange horrible de traduction littérale et de jargon juridique ? Chacun de ces défis, comme tant d’autres, sont des frustrations nécessaires pour le voyageur. La bonne nouvelle pour toi, étudiant à l’étranger, c’est que ton université et celle qui te reçoit ont déjà eu affaire à ces problèmes des centaines de fois auparavant, et qu’elles sont là pour t’aider.

J’ai passé mon premier semestre à l’étranger en Turquie en 2007. La législation turque, similaire à bien d’autres ailleurs, déclare que les étrangers restant plus de trois mois doivent faire une demande de permis de séjour ou bien sont expulsés. Cette demande était quelque chose qui s’apparentait alors à une véritable torture bureaucratique. Les demandeurs devaient se tenir en ligne dans un hall bondé et faiblement ventilé, entassés épaules contre épaules avec des centaines d’autres immigrants, à devoir se bagarrer sans arrêt pour garder leur place dans la queue. Plus d’une mamie bossue, chapeau à fleurs sur la tête, m’ont envoyé leur coude dans l’estomac pour essayer de gagner une place. La procédure pouvait ainsi prendre jusqu’à cinq ou six heures. Et, cerise sur le gâteau, toute la paperasse était rédigée en turc, aucun des agents ne parlaient anglais (même s’ils connaissaient d’autres langues), et si l’un de tes documents manquait ou était mal rempli, tu étais renvoyé à la fin de la queue pour retenter ta chance.

Je n’oublierai jamais Hakan et Ilhan, deux des étudiants turcs mandatés par l’université pour traduire et jouer le rôle de médiateur entre les étudiants étrangers et les bureaucrates. Ils ont fait la queue avec nous, de leur plein gré, pendant les cinq à six heures nécessaires à l’obtention de nos permis de séjour. Leur enthousiasme à souffrir durant des heures dans cette queue pour nous aider, nous, étudiants étrangers, qu’ils ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam jusqu’à ce jour, n’était pas seulement mon premier aperçu de l’étendue de hospitalité turque. Cela servait un autre objectif. Si l’université ne les avait pas envoyés pour nous aider, je serais probablement toujours en train de faire la queue.

Apprendre comment s’en sortir face à la bureaucratie est l’une des choses les plus banales du voyage, mais est selon moi nécessaire. Depuis mon séjour en Turquie j’ai dû faire des demandes de visa long séjour dans quatre autres pays, et demain matin, je vais au consulat polonais pour en demander un autre. Mon premier semestre à l’étranger m’a appris comment m’en sortir : comment trouver quels documents sont requis, comment se documenter sur les problèmes éventuels, et -à moins que je sois dans mon propre pays- à penser à emporter un dictionnaire bilingue.

L’exemple de la bureaucratie turque n’est qu’une des leçons parmi tant d’autres que j’ai apprises pendant cet échange. Étudier à l’étranger peut se transformer en véritable formation qualifiante pour le vagabond moderne si l’on est assez consciencieux. Grâce à mes expériences, j’ai maintenant la confiance et les compétences nécessaires pour vivre, travailler, étudier et voyager n’importe où dans le monde. Si tu veux une vie remplie de voyages, mais que tu ne sais pas par où commencer, traine du côté du bureau des relations internationales de ta fac : ils pourraient bien avoir des idées pour toi.

Retrouve l’article original ici (en anglais).

Tristan Hicks est un voyageur compulsif qui pense que le voyage et la « vie réelle » peuvent se fondre l’un dans l’autre. Il a passé trois semestres à l’étranger en tant qu’étudiant : en Turquie, à Hong-Kong et en Afrique du Sud. Après avoir passé une année à enseigner en Corée du Sud, il a commencé un double master qui l’a emmené en Estonie. Il est actuellement en route pour la Pologne pour achever sa formation et obtenir son diplôme.

 

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Vagabond Journey édition Française

Caroline Laurent a écrit 13 articles pour vous.

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