L’incroyable Vagabond : Entretien avec Loren Everly

Auteur : Wade Shepard (2007)

 

Après avoir voyagé avec Loren à travers la Chine, il est devenu évident qu’il possédait une somme importante de savoirs durement gagnée sur le voyage. Cela m’a donc conduit à mener l’entretien suivant avec lui, qui devait ainsi servir de reportage pour le premier numéro de Vagabond Song, Loren étant un véritable vagabond dans tous les sens du terme.

Photo : Loren Everly
(http://www.loreneverly.org/)

Peux-tu nous décrire brièvement tes voyages jusqu’à aujourd’hui ? Dans quels pays es-tu allé ? Pendant combien de temps ?
Je me suis rendu dans beaucoup de pays entre 17 et 18 ans, établir une liste serait donc un peu surfait. J’ai vécu la plupart de ma vie à Hawaï où je suis né et où j’ai grandi, et la première fois que j’ai quitté mon pays, c’était pour aller en Alaska. C’était pour un programme d’échange universitaire, et j’ai fini par y rester deux ans. Ensuite, j’ai vécu au Québec pendant cinq mois pour un autre échange universitaire. Après ça, j’ai encore utilisé l’université pour aller en Afrique du Sud où j’ai vécu six mois. Quand je n’étais pas à la fac, je me baladais dans le partie sud de l’Afrique. Je suis allé jusqu’au Malawi. Après avoir obtenu mon diplôme de retour en Alaska, j’ai déménagé en Islande. De fil en aiguille, j’ai fini par y rester deux ans. Je voulais alors enseigner l’anglais mais je n’étais pas qualifié. Je suis donc allé en Hongrie pendant un mois pour suivre le programme CELTA (Cambridge English Language Teaching Adults). Quand j’étais en Islande, j’ai me suis réinscrit à la fac, et pour approfondir mes études, j’ai fini par effectuer un détour de quatre mois en Finlande. Au final, le vaste monde m’appelait et j’ai quitté l’Europe pour l’Asie, atterrissant en Corée du Sud où j’ai passé six mois. Il y a aussi d’autres pays où j’ai passé un certain temps, plus d’un mois, parfois deux ou trois. Mais depuis que j’ai commencé à voyager au long cours, ou que j’ai séjourné chez des amis ou de la famille, je ne les considère pas comme des endroits où j’ai vécu. Il s’agit de la Russie, de la Chine, de l’Inde et du Japon.

Pourquoi as-tu commencé à voyager ?
Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été intéressé par le vaste monde. J’ai commencé à économiser de l’argent quand j’avais huit ans et ça a contribué à alimenter mon intérêt envers la géographie et l’histoire. D’autre part, je n’ai pas vraiment eu l’opportunité de voyager pendant mon enfance. Je viens d’une île rurale d’Hawaï et ça a peut être participé à développer chez moi le sentiment permanent d’être comme un lion en cage.

Avant de commencer tes voyages, pensais-tu que passerais autant de temps sur la route ?
Je ne m’attendais pas vraiment à passer autant de temps à voyager. Ca ne faisait pas partie d’un grand projet que j’aurais pu avoir. C’est devenu un mode de vie et je suis toujours autant attiré par la route, par le prochain virage, par la prochaine ville apparaissant sur la carte, ou par de magnifiques chutes d’eau dont on aurait pu me parler. Les routes sont toutes connectées entre elles, et on ne peut jamais vraiment en arriver au bout.
Généralement, combien d’argent dépenses-tu quotidiennement selon les différentes régions du monde ? (Par exemple : Europe – combien ? Asie de l’Est – combien ? Asie du Sud ? Afrique ? Chine ? Asie du Sud-Est ? Amérique du Nord ?)
Ca dépend de plusieurs choses. J’ai tendance à être très radin, un peu moins si je voyage avec quelqu’un d’autre. Je suis assez mauvais pour savoir exactement combien je dépense par jour. Les deux pays les moins chers où j’ai voyagé sont le Bengladesh et l’Inde. Le plus cher est sans conteste la Corée du Nord. Même s’il s’agit de circonstances particulières. J’économise de l’argent en dormant dehors de temps à autres, même si je le fais aussi par fainéantise : je n’aime pas chercher à me loger après que la nuit soit tombée, et parfois ce n’est pas franchement commode de trouver. Je ne peux pas donner de chiffre concret concernant mes dépenses quotidiennes. En général, j’ai trouvé que l’Asie du Sud était la région du monde la moins couteuse, suivie par l’Asie du Sud Est, l’Afrique et la Chine, puis l’Asie de l’Est, et enfin l’Europe, le Japon, et l’Amérique du Nord. C’est beaucoup plus cher au Japon que n’importe où ailleurs en Asie.

Comment obtiens-tu de l’argent pour voyager ? Travailles-tu en cours de route ?
Je travaille. Je prends n’importe quel job qui se présente à moi et généralement, je n’en suis pas particulièrement satisfait, et je démissionne peu de temps après. J’essaie de vivre simplement et je peux en général mettre de côté pas mal d’argent. Je n’ai pas l’impression de travailler sur la route, pour moi, ça ressemble plus à une série de bases temporaires que j’utilise comme tremplins pour explorer les régions alentours. Par exemple, au moment où j’ai vécu en Islande, j’ai effectué de fréquents voyages en Europe, l’Afrique du Sud a été ma base pour le tiers sud du continent, et la Corée du Nord pour la plupart de l’Asie.
Quel est ton mode de transport habituel lorsque tu voyages ?
J’aime voyager par voie terrestre (ou maritime) autant que possible. C’est presque devenu une obsession. L’origine de celle-ci est que je ressens le besoin de voir ce qu’il y a entre deux endroits, et je ne crois pas avoir cette sensation lorsque je voyage par la voie des airs. Malgré tout, après des mois passés sur les routes, un voyage dans les airs est magique. De plus, les voyages en avion tendent à être relativement chers, et moins je dépense, plus je peux passer de temps sur la route. J’adore les trains et les bateaux, et si je ne peux pas les prendre, je prends alors le bus. De temps en temps j’aime bien faire du stop, ça constitue un bon changement de rythme et tu rencontres ainsi des gens intéressants que tu n’aurais pas eu l’occasion de croiser autrement. Parfois, ça fait du bien de se faire une excursion dans la brousse, et de monter à cheval. Ce n’est pas vraiment un mode de transport, plutôt un genre d’aventure.

Que penses-tu des guides de voyage ?
J’ai un avis partagé à propos des guides de voyage. Je pense qu’ils sont imprécis, qu’ils pèsent lourd et qu’ils sont relativement chers. Mais ils peuvent se révéler tout de même assez utiles à certains moments. Avant, j’avais l’habitude de ne rechercher que les routes les moins fréquentées. Au jour d’aujourd’hui, je suis un peu moins exclusif. Je me suis rendu compte que si un endroit est décrit comme étant important dans un guide Lonely Planet, il sera forcément rempli de voyageurs. Généralement, j’aime voyager au beau milieu de nulle part pendant un certain temps, et quand je suis fatigué de n’avoir personne avec qui parler et que je veux retrouver le confort des infrastructures touristiques, alors c’est sympa d’aller où se trouvent les touristes. En général, je ne voyage pas moi-même avec un guide de voyage, mais je demande souvent à emprunter ceux des autres. Je les utilise donc parfois, mais je ne compte pas vraiment sur eux, et en les utilisant, j’ai un peu l’impression de tricher ;) .

De quelle façon penses-tu que les voyages t’ont transformé, en tant que personne ?
La réponse courte est : pas beaucoup. Je pense que je suis la personne que j’ai toujours été. En prêtant attention à l’impression que je donne aux gens, je pense que je suis devenu un plus patient et plus entreprenant.

De quelle manière le fait de voyager à changé ta façon de voir le monde ?
Aller à un endroit, même pour une courte période, procure toujours une intensité de sensation plus complète à son sujet. C’est vraiment différent de lire des choses à propos d’un pays dans les journaux et de se souvenir à quoi ressemble le fait d’y prendre un repas, de trouver un endroit pour dormir ou d’avoir une discussion avec quelqu’un du coin. La vue d’ensemble est toujours un stéréotype. Les choses sont ainsi parce que tu ne peux te rendre compte de toutes les dimensions des endroits où tu n’es jamais allé, en particulier si tu n’as jamais eu l’occasion de te promener dans ses rues.

Pourquoi voyages-tu ?
Je voyage parce que je suis feignant et que c’est le mode de vie le plus simple.
Après avoir été sur la route aussi longtemps et après avoir voyagé à travers autant de pays et de cultures, que penses-tu, en général, de l’état actuel de l’espèce humaine ?
Je pense que les temps sont bons, il est certainement plus facile de se promener autour du globe aujourd’hui qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire. Les infrastructures sont en train de s’améliorer dans la plupart des régions du monde et la plupart des sociétés et des gouvernements, s’ils ne sont pas forcément accueillants, sont au moins ouverts. Je crois que c’est le calme avant une période plus chaotique, étant donné que les problèmes liés à la production de l’énergie, à la répartition de l’eau potable et aux dégâts environnementaux créent un monde moins stable.

Quel conseil aurais-tu pour quelqu’un qui aspire à voyager mais qui hésite à cause de l’argent/ de responsabilités contradictoires/ de la peur du futur/ de la peur des facteurs inconnus ?
Lance-toi. C’est plus simple que tu ne le penses. Je n’ai jamais gagné beaucoup d’argent, et je passe le plus clair de mon temps à voyager autour du monde. Tu n’as pas besoin d’autant de trucs que ça, et sans ces derniers, tu es libre. La plupart des gens sur terre sont merveilleux et t’aideront quand tu chercheras quelque chose. Tu n’as pas besoin de connaître la langue. Je crains le futur aussi, donc lance-toi tant que c’est facile et avant que les temps ne deviennent plus durs.

Pourrais-tu me raconter une histoire issue de tes voyages ?
Au printemps 2001 j’étais étudiant en Alaska. Les vacances approchaient et je n’avais pas un sou pour quitter la ville. C’était le début du mois de mars et le sol était encore recouvert de neige. J’avais entendu parler des beaux printemps chauds de la Colombie Britannique et ai donc décidé d’aller voir par moi-même. Mon boss et mes amis m’ont dit que j’étais cinglé. Je n’étais pas bien préparé du tout. Je n’avais pas de tente, et j’ai emprunté un sac de couchage. Je n’avais pas de gros sac à dos dans lequel le jeter, j’ai donc pris un sac de toile.
Le premier jour n’était pas si mal que ça. Un paquet de gens m’a pris en voiture, pour de plus ou moins longues distances. Beaucoup de gens intéressants, quelques fondamentalistes religieux et des hippies. Des vieux et des plus jeunes. Mon dernier conducteur m’a pris alors que la nuit commençait à tomber, c’était un Indien vraiment bourré, et il m’a déposé sur une aire de repos. Le sol était recouvert d’une bonne épaisseur de neige, qui recouvrait même l’un de ces panneaux indiquant des informations sur le paysage. Le panneau ressemblait à une sorte de boîte et j’ai remarqué qu’il manquait une planche sur le derrière. Les mains gelées, j’en ai détaché une autre et me suis coulé à l’intérieur. Il faisait très froid, mais au moins j’étais protégé du vent. La nuit a été très longue, trop froide pour pouvoir dormir, et je me trouvais dans un espace trop étroit pour pouvoir m’allonger. A un moment donné, durant la nuit, j’ai décidé d’allumer un feu avec un bouquin que l’un des fondamentalistes religieux m’avait donné pendant le trajet. J’ai presque brûlé mon sac de couchage et j’ai enfumé mon abri, mais c’était bien mieux. Le lendemain matin, j’ai été pris par un type qui allait droit jusqu’à Seattle.
J’étais un peu nerveux au moment de passer la frontière canadienne à Beaver Creek, le garde m’avait emmené à l’intérieur pour me poser quelques questions, mais il était sympa. Il voulait juste savoir si j’avais assez d’argent et si je savais ce que je faisais en voulant faire du stop jusqu’au Canada.
Nous nous sommes arrêtés sur une aire où il y avait des coyotes. Je me souviens d’avoir contemplé leur fourrure abîmée, alors qu’ils dévoraient une pomme que je leur avais jetée. Je n’aurais pas aimé passer une nuit avec eux rodant dans le coin.
Nous avons déjeuné à Whitehorse. Chaleur. L’ALCAN est une route magnifique, tu peux y passer des heures, seul, le vent souffle constamment à travers les forêts et les marais, et des ouvriers y travaillent ici et là. Quelque soit la saison, ils luttent contre le permafrost qui creuse des trous et crée des vagues sur la route. Au moment où mon conducteur a eu envie de dormir, nous nous trouvions non loin des sources d’eau chaude de Liard, au nord de la Colombie Britannique, pas encore tout a fait arrivés à destination. Il a dormi dans sa voiture, je me suis roulé en boule et pelotonné à moitié sous le véhicule. Des camions passaient de temps à autres sur le chemin de cailloux sur le bas-côté de la route. Au moins, il faisait plus chaud qu’en Alaska. Le matin, j’étais à Liard. Un parc fermé pendant l’hiver. J’ai marché péniblement dans la neige épaisse. Je me suis promené sur des passerelles de bois. Puis les bassins d’eau tiède, d’eau chaude. Pour moi tout seul. Il y avait deux zones, une principale et une autre un peu plus loin, fermée pour une raison quelconque. J’ai passé la journée entière à entrer et sortir de l’eau chaude, perdu dans la neige et la forêt.
Le soir venu, j’ai décidé de dormir dans le vestiaire pour être protégé du vent. Tard dans la nuit, ou tôt le matin, un groupe bruyant et alcoolisé a débarqué. Heureusement pour moi, ils n’avaient pas besoin de se changer : j’étais trop fatigué pour me montrer sociable, et puis de toute façon, pourquoi je dormais dans un vestiaire ?!
Le matin, j’ai donc pris la décision de rentrer. J’ai acheté de l’eau dans une boutique donnant sur la rue, et j’ai commencé à marcher. J’ai marché ainsi un bon moment sans avoir de chance. Puis, un type qui se rendait jusqu’en Alaska depuis la Floride m’a pris. J’ai fait tout le chemin jusqu’à Fairbanks d’une seule traite ! Il s’est arrêté à Haine Junction pour la nuit et m’a laissé dormir sur le sol de sa chambre de motel. J’ai donc eu un retour assez luxueux. Il m’a déposé devant ma porte après quelques 2100km et 4 nuits dehors. Mes amis étaient contents de me voir et surpris que je rentre aussi tôt après être allé en Colombie Britannique. C’était un voyage charmant, mais aussi l’une des choses les plus stupides que j’avais jamais faite. Je ne recommande pas de faire du stop en mars en Alaska et dans le nord du Canada. Tu rencontreras des gens sympas, mais il fait trop froid pour que ce soit une chose très raisonnable à faire.

Où as-tu prévu d’aller maintenant ?
Je vais enseigner l’anglais en Arabie Saoudite. Sur la route, je vais aller rendre visite à des amis en Nouvelle Angleterre et dans l’Ontario.

Pour conclure cet entretien, penses-tu que tu seras pour toujours sur la route, ou bien penses-tu t’installer quelque part à long terme ?
Je n’ai pas prévu de rester un vagabond pour toujours. Je rêve effectivement d’une base permanente. Quelque part où je puisse me détendre, qui soit douillet. J’aimerais essayer de voyager de façon plus majestueuse et plus couteuse. Pour ce faire, je devrais travailler plus longtemps avant de démissionner et de trouver un meilleur job. J’imagine que mon idéal serait de trouver un job qui paie bien, qui nécessite de voyager et qui m’autorise à me lancer dans de nombreux autres petits voyages. Au jour d’aujourd’hui, je ne pense pas que je pourrais un jour m’installer définitivement quelque part. Mais j’aimerais bien avoir une sorte de base.

Loren Everly est un voyageur et un écrivain. Vas faire un tour sur son site : www.loreneverly.org (en anglais), pour lire ses récits de voyage, son blog, et pour jeter un œil à son incroyable collection de photos de plaques d’immatriculation et de cabines téléphoniques prises dans le monde entier.

Retrouve l’article original (en anglais) ici.

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Vagabond Journey édition Française

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