Du monastère de Rila aux Sept Lacs, à pied

Auteure : Caroline Laurent

 

Parties de France avec quelques idées en tête mais pas vraiment d’itinéraire défini, nous avions choisi de nous en remettre aux aléas des transports en communs bulgares et aux éventuels conseils des personnes rencontrées en cours de route, laissant ainsi un peu de place au hasard. Cela faisait un peu moins d’une semaine que nous étions arrivées en Bulgarie, et déjà, la perspective de se retrouver en plein cœur des montagnes nous conduisit à quitter précipitamment l’agitation citadine, ne séjournant ainsi dans la capitale qu’à peine 24h au lieu des quelques jours initialement prévus.

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Sur la route entre Sofia et Dupnica (dessin : Alizée Rey-Gorrez)

Le massif du Rila, situé dans l’ouest du pays, au sud de Sofia, constituait effectivement l’une des deux ou trois seules étapes prédéfinies de notre voyage. C’est l’un des massifs les plus élevés de Bulgarie, culminant à 2925 m d’altitude avec le Musala, sommet le plus haut de la péninsule balkanique (source : wikipédia), et abrite depuis 1992 le parc national et la réserve naturelle éponymes les plus vastes de Bulgarie. C’est également dans ce massif qu’est juché l’un des monastères bulgares les plus connus, situé en plein cœur des forêts et ceinturé par les sommets alentours : le rilski manastir, où nous avons finalement atterri après un trajet de quatre heures moins chaotique que prévu, compte tenu de la rapidité avec laquelle nous avons été prises.

Saison estivale oblige, et du fait de l’inscription du monastère au Patrimoine Mondial de l’UNESCO il y a une trentaine d’années, nous craignions un peu de nous retrouver devant l’un de ces monuments où la foule se presse, dans lesquels on ne pénètre qu’après avoir piétiné dans une file d’attente, d’où on ne peut sortir, saoulé (au sens propre comme au figuré), que par la boutique à souvenirs et dont on ne profite finalement pas franchement. Très vite, nous avons dû nous rendre à l’évidence et nuancer ce préjugé. Même si le monastère de Rila est un haut lieu de pèlerinage pour les bulgares et qu’il attire de temps à autres quelques cars de touristes étrangers et autres voyageurs indépendants, nous avons la chance d’y passer quelques jours tranquilles et d’apprécier ce cadre exceptionnel. Les deux ou trois cahutes vendant cartes postales et icônes religieuses aux abords du monastère  sont relativement discrètes et ne détonnent pas de façon excessive avec le lieu. Sans parler du chariot proposant des donuts, aussi incongru soit-il dans un tel endroit. Après l’agitation citadine, la quiétude du lieu nous rassérène. Les flancs verdoyants tranchent nettement avec le bleu du ciel et les ocres, gris, noirs et blancs des pierres et toitures de l’édifice, dominé par les sommets des montagnes environnantes.

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La tour Hrélio, dans l’enceinte du monastère.

Un backpacker hollandais rencontré à Veliko Tarnovo et ayant parcouru la région quelques semaines auparavant nous avait donné de précieux conseils, qui se sont avérés bien plus utiles que les quelques informations glanées sur Internet alors que nous étions encore en France. La carte au 1 : 50 000 acquise dans une petite librairie de la ville avait été ouverte sur la table du petit déjeuner, et il nous avait indiqué où trouver de l’eau en chemin, où il avait campé, ses étapes quotidiennes, etc. L’évocation des mésaventures de son amie néophyte qui l’avait accompagné pendant ces quelques jours de randonnée (prise de vomissements et de vertiges à plusieurs reprises) nous mit en garde, mais ne modifia pas outre mesure nos plans. Notre objectif : partir du monastère et marcher jusqu’aux Sept Lacs à plus de 2500m d’altitude, et éventuellement passer 3 à 4 jours en montagne.

Les stridences du réveil nous tirent du sommeil peu avant 5h du matin, pour être sur le sentier au lever du jour. Nous avons laissé tout le surplus au camping pour n’emporter que le strict nécessaire : de quoi dormir au chaud, se protéger de la pluie au cas où, manger et se désaltérer. Nous parcourons les 2km séparant le camping du départ du sentier à l’aube. La lumière ne perce pas encore à travers le toit végétal qui nous surplombe et, encore à demi somnolentes, nous avançons presque à tâtons sur le chemin de terre qui suit la rivière Manastirska, torrent glacé qui dévale la montagne jusqu’au village de Rila quelques kilomètres en contrebas.

Nous marchons à travers la forêt pendant les trois premières heures de l’ascension. La lumière rasante de l’aube illumine les troncs couleur d’argent des hêtres longilignes, dont la cime s’élève à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de nos têtes. Une couche d’humus amortit le bruit de nos pas, nous progressons silencieusement en file indienne. Nous croisons bientôt deux jeunes filles à l’allure de scouts, dont la plus jeune semble à peine sortie de l’adolescence, marchant d’un pas leste en direction du monastère. La plus âgée nous gratifie d’un sourire et sans même s’arrêter, nous lance d’un air de connivence, dans un anglais approximatif : “It’s a long trip to the top !”. Cette phrase, qui au premier abord ne nous sembla pas très encourageante, prit finalement un autre sens une fois arrivées en haut.

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Nous quittons finalement la futaie, et le sentier s’engage dans des champs d’herbes sauvages presque aussi hautes que nous à certains endroits. L’atmosphère saturée des pollens des différentes plantes nous monte à la gorge, la chaleur croît progressivement -elle atteindra les 35°c en plein milieu de l’après-midi- et nous avons le souffle court à cause de l’ascension et de l’oxygène qui commence à se raréfier. Peu habituées à la marche en haute montagne, nous sommes contraintes de faire de courtes mais fréquentes pauses pour reprendre haleine, boire une gorgée d’eau et grignoter quelques fruits secs. Nous progressons lentement. Malgré le fait que nous nous soyons déchargées, les sacs commencent à sérieusement peser sur nos épaules, alourdissant nos pas et ralentissant notre allure. Nous prenons alors conscience que nos gourdes sont vides, et nous réalisons que nous nous sommes trompées : nous sommes plus bas que nous ne le pensions, et le chemin restant à parcourir pour atteindre le premier point d’eau est plus important que prévu.

Alors que le soleil atteint son zénith, nous quittons les champs de hautes herbes et les petits bois pour déboucher sur un flanc de montagne exposé plein ouest, et tombons sur quelques chevaux paissant paisiblement à côté d’un large enclos ouvert et d’une petite cabane. Un coup d’œil rapide à la carte nous apprend que le point d’eau se situe plus loin sur le sentier qui suit le flanc de la montagne jusqu’à en atteindre la crête. Jouxtant la cabane, trois hommes sont assis à une table rudimentaire, vivant en pleine montagne le temps de la transhumance. Le plus vieux, la cinquantaine, la peau tanné et les traits du visage accentués par la vie au grand air, nous sourit et nous fait signe de loin. Nous acceptons l’invitation sans nous faire prier, espérant pouvoir demander un peu d’eau et échanger quelques mots. Nous nous avançons un peu hagardes, couvertes de sueur, le souffle court et enturbannées dans nos foulards qui nous protègent du soleil. Nos mines jouent alors peut-être en notre faveur, et l’homme le plus âgé insiste pour que nous nous asseyons à leurs côtés et que nous partagions leur repas frugal : quelques morceaux de siréné (le fromage local), de concombres et de tomates, que nous dégustons tout en ébauchant quelques gestes pour tenter de se faire comprendre. Nous parvenons à leur expliquer notre itinéraire en sortant la carte et en mettant à profit nos maigres connaissances de la langue bulgare. Ils nous apprendront que nous nous trouvons alors sur le mont Baucher (qui culmine à quelques 2100m), nous permettant ainsi de mieux nous localiser sur la carte. Nous avons déjà parcouru 1km de dénivelé positif en un peu plus de six heures de marche éreintante.

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Depuis le Mont Baucher

L’ascension le long de cette crête se révèle périlleuse. La végétation se fait rare à une telle altitude, l’herbe est rase et le sentier est jonché de pierres de tailles inégales, ce qui rend la marche difficile. Marchant en tête, j’ai pris le parti de ne pas m’économiser. La chaleur est écrasante, je m’accroche aux sangles de mon sac, je baisse le nez sur mes chaussures : je veux arriver dès que possible à la source, qui constituera ma prochaine halte. Je croise un couple de jeunes Français ; ils ont dormi la veille au refuge aux environs duquel nous avons prévu de camper. Selon eux, nous en avons encore pour au moins trois heures avant d’atteindre le refuge Ivan Vazov, mais le plus dur est derrière nous. Ce qui est censé m’encourager m’anéantit : trois heures !..

Soudain, le sentier s’efface et je réalise que je suis arrivée aux abords de la première source de notre route. L’euphorie prend le pas sur la fatigue et le poids du sac s’évanouit. Je parcours à grandes enjambées les quelques mètres qui me séparent encore de l’eau tout en dégrafant les sangles qui m’entravent la poitrine et le ventre. Je jette mon sac à terre et me rue littéralement vers l’eau cristalline et glacée qui ruisselle le long d’une poutrelle métallique couverte de rouille, pour finir sa course dans une espèce d’abreuvoir en bois mal dégrossi, sans même m’interroger quant à la salubrité de l’installation.

P1150893bisNous ne voyons pas filer le temps passé auprès de l’eau, exposées en plein soleil aux heures les plus chaudes de la journée. Qu’importe. Nous nous laissons aller à la contemplation du panorama qui s’ouvre devant nos yeux, presque à nos pieds, enivrées par l’effort fourni et par l’immensité du paysage. Sieste, repas, photos, méditation.

Il est presque 16h et un troupeau de moutons guidés par des chiens, franchissant la crête depuis l’autre versant de la montagne, apparaît au loin. Nous les regardons marcher vers nous, sans nous lasser de ce spectacle aussi simple soit-il, jusqu’à ce qu’ils arrivent à notre hauteur. Nous reconnaissons alors les bergers avec qui nous avons passé un moment plus quatre heures auparavant. Ils avaient donc eu le temps d’aller chercher leurs bêtes ayant passé la journée dans les pâturages voisins pendant que nous nous prélassions. Le plus vieux, assis négligemment sur sa mule, se moque gentiment de nous lorsqu’il nous aperçoit encore assises sur nos rochers. Monté à cru sur son cheval, fier, le plus jeune ferme la marche derrière le troupeau, ramenant les plus récalcitrants dans le sillage des autres.

Une heure et demie plus tard, nous débouchons sur un plateau majestueux perché à plus de 2300m d’altitude. Le sentier poursuit sa course tranquille, décrivant de larges courbes au milieu de la steppe où coule un petit court d’eau presque à sec et où paissent des chevaux, moutons, vaches et taureaux en liberté, indifférents à notre présence. Seules au beau milieu de cet espace, marchant d’un pas régulier à une quinzaine de mètres les unes des autres, nous profitons en silence de cet instant et tentons d’atténuer l’impact de notre présence, saisies par la majesté du lieu. Le refuge n’est plus qu’à une petite demie-heure de marche.

P1150917La journée touche à sa fin et sans avoir besoin d’échanger un mot, nous décidons de passer la nuit ici. Assises au milieu de cet espace vierge de toute présence humaine, étourdies, nous voyons un autre berger à l’allure débonnaire se diriger dans notre direction. Il restera presque deux heures en notre compagnie, étendus dans l’herbe, le silence brisé par les craquements des pipas que nous nous partageons et par nos tentatives pour communiquer. Nous finissons par comprendre qu’il cherche à nous indiquer un meilleur endroit pour camper : nous nous trouvons en plein milieu du passage des animaux qui viennent s’abreuver pendant la nuit et au petit matin, et il nous déconseille de rester là. Nous le suivrons sur une centaine de mètres en direction du flanc est de la montagne, avant qu’il ne nous désigne un petit espace relativement plat et protégé du vent par de gros rocs sortant de terre : l’endroit idéal où planter nos tentes, aux premières loges pour contempler le lent ballet des différents troupeaux se dirigeant à tour de rôle vers le cours d’eau pour se désaltérer.

Nous nous endormons avant même que le soleil n’achève sa course, épuisée par notre ascension. Les quelques randonneurs que nous aurons croisé dans la journée venaient à notre encontre, marchant en direction du monastère. Et pour cause : de l’autre côté, au-delà des Sept Lacs, le téléphérique du Panichiste hisse les gens jusqu’à 2100m depuis un refuge situé 600m en contrebas, lequel est desservi par les transports en commun. La plupart des touristes souhaitant contempler ce site naturel très prisé optent pour cette solution, pour redescendre dans un second temps vers le monastère (quand ils ne font pas l’aller-retour en téléphérique dans la journée, avec pause pique-nique au bord d’un des lacs). Sans le vouloir, nous avions donc fait l’exact inverse. Un hasard.

P1150933Après une longue nuit, réveillées tôt par le tintement des cloches des vaches passant autour de nos tentes, nous repartons en direction de notre objectif. Nous coupons à travers le plateau pour rejoindre un autre sentier. Arrivées au col de Razdela, véritable carrefour battu par les vents qui cinglent nos visages et nous font frissonner lorsque nous nous arrêtons quelques instants. Le souffle coupé par l’ascension et le manque d’oxygène, nous croisons de plus en plus fréquemment d’autres randonneurs. Et notamment un couple, chaussures de marche, shorts, bâtons de randonnée à la main et… torses nus. Adeptes du nudisme mais respectant la pudeur de leurs congénères randonneurs? Souhaitaient-ils simplement profiter du soleil de montagne tout en évitant le “bronzage randonneur” pour pouvoir parader sur la plage? Le mystère restera entier.

Un peu plus de trois heures après avoir levé le camp, nous découvrions le panorama grandiose des Sept Lacs s’étendant à nos pieds, juchées à quelques 2600m d’altitude. Assises contre nos sacs à dos, une tasse de thé brûlant dans les mains, nos regards se sont perdus dans la contemplation de ce site naturel superbe.

Nous avions gravi les 1400m de dénivelé positif séparant le monastère des Sept Lacs.

Jpeg

(Photo : Clémence Hidalgo)

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