De trains en trains à travers l’australie : Tactiques de vagabond

C’était la fin de l’été dans l’hémisphère sud et je voyageais en Australie depuis seulement deux semaines lorsqu’un ami me parla de l’IronFest. Ses évocations des joutes, des vieilles batailles rejouées et des forgerons dans les Blue Mountains à l’ouest de Sydney m’ont convaincue : j’en serai. J’ai salué mes amis de Melbourne, leur ai laissé quelques affaires et suis partie faire du stop vers le Nord avec un parapluie que j’avais trouvé le long de la route, près d’un panneau indiquant « Sydney ».

Plusieurs voitures et un paquet d’heures plus tard, après 850km de route, j’étais seulement à un tiers du chemin, attendant sur le bord d’une bretelle d’autoroute déserte alors que soleil se noyait à travers une fine pluie. Finalement, une voiture ralentit. Mes yeux s’attardent sur la moustache en guidon de vélo de l’homme qui me sourit, m’invitant à grimper dans la voiture. Le monde est vraiment petit : il s’avère que cet homme est le père de l’ami d’un ami des Etats-Unis. Nous rions de ce hasard et parlons de nous. Je lui dis que je veux dormir à proximité de la petite gare d’Albury, endroit où je suis sûre de pouvoir observer le changement d’équipe des cheminots des trains de marchandises. La pluie n’ayant pas cessé, il me dit qu’il ne veut pas entendre parler de ça. Plutôt qu’à la gare, j’ai finalement dormi sur son canapé. Il me réveille tôt lendemain matin et me conduit sur une autre bretelle d’accès à plusieurs kilomètres de chez lui avec un paquet de céréales et ses encouragements. Une douce brise souffle, le ciel est dégagé, j’abandonne ici mon parapluie pour le prochain auto-stoppeur.

Ani St Amand

Arrivant à Sydney en pleine heure de pointe, je trace vers Sydneyham : j’ai cru comprendre qu’un concert est prévu dans un entrepôt squatté. J’assiste au spectacle, et ne quitte l’entrepôt qu’après 2 heures du matin. Alors que la pluie vient à peine de cesser, je me trouve un endroit isolé pour dormir, au sommet d’un container d’une dizaine de mètres de haut situé pas loin de l’entrepôt. J’ai malencontreusement fait la grasse matinée, j’ai donc dû me dépêcher pour ranger mes affaires avant que le soleil ne soit trop haut dans le ciel.

Quelques pas m’amenèrent à la petite station de métro de Sydneyham. Il n’y avait ni tourniquet ni contrôleurs, simplement une volée d’escaliers menant au quai. Je souris intérieurement et rejoins sans un regard à la machine à tickets les autres passagers qui attendent le prochain métro.

Ces métros font partie de RailCorp (NdT : l’entreprise qui gère tous les trains de la Nouvelle Galles du Sud). Alors que cette entreprise a embauchée 600 contrôleurs-agents de sécurité depuis la création de ce poste en 2002 – 400 d’entre eux travaillent dans les environs de Sydney – je n’ai été que rarement ennuyée par leur présence.

Comme prévu, je n’ai pas vu l’ombre d’un contrôleur lors de mon trajet vers le centre ville, du moins jusqu’à la gare. J’étais presque sur le quai où je voulais prendre le train pour les Blue Mountains lorsque j’ai remarqué un petit point marcher, des tourniquets jusqu’à l’entrée de la gare, pour acheter un billet. De toute façon, je n’avais pas prévu de payer pour un ticket. Le problème était donc résolu : je resterai simplement sur le quai et grimperai dans le prochain train.

Je me suis assise sur mon sac, et me suis adossée au mur en attendant. Je regardais les pieds des autres passagers qui passaient devant moi. J’en fixais certains ; les indécis, ceux qui s’arrêtaient, ceux qui bloquaient le flux. Je vois deux paires de bottes qui passent devant moi, et relève la tête progressivement : matraques, menottes, tee-shirts bleu de contrôleurs. Je ne m’en soucie pas. Une des choses qui m’aide à rester calme dans de nombreuses situations est que j’ai toujours une fable prête à être déclamée : je viens à peine de descendre d’un train et je ne sais pas où acheter un autre billet… J’attends un ami pour acheter nos billets… Je ne peux pas acheter de billets dans le train ?
Le panneau d’information annonce enfin que le décompte est terminé : 0 minute avant l’arrivée du train. Quelques secondes après, le voilà. J’embarque avec les autres et m’assoie à l’avant du train. Comme je n’aime pas me faire prendre, je suis toujours à l’affut des contrôleurs sur les quais, prête à bondir au moment où j’en remarque un.

Je m’imagine que c’est un jeu du chat et de la souris, en version XXL. Rester en alerte, surveiller s’il y a des contrôleurs. Un œil sur le quai, l’autre sur mon livre. Un ami qui travaille pour Amtrak (NdT : compagnie de train des USA) en tant que conducteur depuis plus de dix ans m’a dit qu’il peut savoir qui a payé et qui fraude juste en regardant l’attitude des gens. Si un contrôleur grimpe dans le train avant que je n’ai pu en descendre, j’essaye de paraître calme et posée. La plupart du temps, ils sont deux, et commencent à partir des deux extrémités pour se rejoindre au milieu. Je continue de lire. Ils sont lents, j’espère un arrêt, me lève de manière calme, je les regarde et je souris. Je m’expulse du train. Normalement, ça marche.

Si je suis la seule à descendre, je fais attention à leur attitude. Je sais qu’ils vont me remarquer. Vont-ils m’arrêter, me demander mon billet ?

Il m’est arrivé de faire semblant d’être pressée, répondant d’une voix agacée « Oui, et voici mon arrêt ». Ils m’ont laissé partir. Dans un pays comme celui-ci où l’industrie du tourisme est très développée, c’est bien souvent mon seul accent qui résout ce genre de problème. C’est ridicule et je sais que je suis privilégiée, mais je m’autorise quand même à jouer le rôle du touriste de temps en temps.

Mais si je sens qu’un contrôleur va me coincer, je retourne la situation : je les regarde, les approche et parle la première. Je leur explique que je viens juste de monter et que je souhaite savoir où sont les machines qui délivrent les billets. Je leur explique que c’est un malentendu. Ils ne s’attendent pas à ce qu’un coupable se dénonce et sont donc désorientés : je m’en sors généralement bien.

L’amende délivrée par RailCorp aux passagers qui fraudent est normalement comprise entre 200 et 500 $AUD. Je n’ai jamais écopé d’une telle somme à payer. J’ai réussi à m’en sortir plusieurs fois, il m’est même arrivé de tendre un billet de 20$ au contrôleur lui demandant un billet jusqu’au prochain arrêt. J’avais l’air d’une idiote, mais au moins je n’étais pas une idiote qui avait perdu 200 balles. Chez moi, aux USA, quand je ne peux pas éviter les amendes ou les faire sauter, j’essaye simplement d’éviter d’avoir recours à cette compagnie de train. Les moyens pour rejoindre n’importe quelle destination ne manquent pas.

Le train qui quitte Sydney en direction des Blue Mountains prend la direction de l’ouest pendant un moment. Le quai défile puis la ville rapetisse. J’aperçois au loin deux tee-shirts bleus avec les radios qui attendent à un arrêt. Etant donné que je suis à l’avant du train, un sacré moment se passe avant que les portes ne daignent s’ouvrir. Je me poste près de la porte, prête à sauter. Ils ne montent pas, je me rassois. « Pas le bon arrêt », dis-je à quelqu’un assis à côté de moi.

De Trains en Trains à Travers l’Australie

Il reste encore trois heures de trajet avant Lithgow, ma destination dans les Blue Mountains. Je me replonge dans mon livre, ne levant les yeux que lorsque le train ralentit. Un peu plus tard, une situation similaire se présente. Cette fois, les contrôleurs montent et je descends juste à temps.

Le vent s’est renforcé et la température a chuté. Je regarde les horaires de train. Deux heures à attendre avant le prochain passage. Je sors mon sac de couchage, l’enroule autour de moi et essaye de m’endormir sur un des bancs du quai. Deux trains remplis de charbon passent pendant que je me repose. Ils se dirigent vers des ports de la région de Newcastle ; cette ligne se trouve sur la route de nombreuses mines. Je me dis que de grimper dans un train rempli de charbon serait moins fatiguant nerveusement que de frauder dans un train de passager, mais je ne vais pas dans la direction de la ville : sur ma route les trains sont vides, il est donc difficile de ne pas se faire remarquer.

Le train suivant arrive enfin et je suis contente de le voir. Le voyage à travers les Blue Mountains est d’une beauté à couper le souffle. Je regarde défiler le paysage à travers la fenêtre tandis que le train file par delà les montagnes et à travers les gigantesques forêts d’eucalyptus. Nous sommes fin Avril et l’automne commence à se faire ressentir dans cette région. Le vent souffle du fond des canyons jusqu’aux plus hautes arêtes, sculptant indéfiniment les abruptes falaises.

Lorsque les immigrants européens se sont approchés pour la première des Blue Mountains, ils étaient persuadés qu’il était impossible de traverser ces formations géologiques. Pourtant au moins 6 tribus d’aborigènes vivaient dans cette zone depuis des milliers d’années, avant l’arrivée des colonisateurs

La création du monde selon les aborigènes évoque d’abord de vastes terres planes et vides. Lorsque vint le « Temps du Rêve », les créatures géantes qui dormaient depuis des âges immémoriaux se réveillèrent et errèrent sur ces plaines. Ils se transformèrent en animaux, en plantes et en humains. Ils parcoururent le monde, créant les rivières, les vallées et les montagnes. Il n’existe pas aujourd’hui une seule formation géologique ou physique qui n’ait pas été créée et modelée durant ce Temps du Rêve. Leur réalisation les ayant épuisés, les créatures du Temps du Rêve sont retournées à la terre pour s’y assoupir de nouveau.

L’histoire de la création selon une tribu, les Gundungarra, raconte que deux des créatures du Temps du Rêve, l’une à moitié poisson et l’autre à moitié reptile, se sont combattues pendant un long moment dans les montagnes. Leurs combats ont façonnés notamment une vallée géante aujourd’hui connue sous le nom de Jamison Valley. Je scrutais par la fenêtre du train le paysage, espérant voir à travers la forêt d’eucalyptus l’endroit où les corps de Mirigan et Garangatch tombèrent. Le train continue son chemin. Des passagers montent et descendent. Je suis ailleurs.

Quand je suis en Australie, je médite à propos de tous ces travailleurs aborigènes, la plupart du temps obligés de travailler à la construction de ces rails à travers le bush et les montagnes. Traversant leurs terres, je pense aux grandes holdings et je me demande à quelle branche de la machine de guerre industrielle elles sont accrochées, accumulant les profits. Je ne crois pas que le fait de frauder va y changer quelque chose, mais je préfère garder chacun des dollars ainsi économisés pour les verser à une communauté que je respecte, plutôt que de les donner à une entreprise internationale qui ne profite qu’à quelques personnes à travers le monde.

Nous approchons de Lithgow, et je suis ravie de voir qu’il n’y a pas de tourniquet à la sortie : seulement des escaliers. Je souris et les monte. Les lignes électrifiées du tramway parcourent les rues. Lithgow est une ville pittoresque, un ciel magnifique est comme suspendu au dessus des toits rouges des maisons construites en bois et en brique. J’arrive à trouver ma route à travers les petites rues et parviens à un accord avec l’homme qui s’occupe des volontaires. J’aurai un pass pour l’IronFest le temps du week-end en échange de travailler deux heures chaque matin. Je passe ma journée à regarder les joutes et la foule. Les canons tonnent périodiquement, envoyant de la fumée blanche dans le ciel gris.

La nuit est longue. Je trouve une place où dormir, protégée de la pluie, mais non du vent. J’essaye d’accrocher les bâches ensemble pour bénéficier d’une protection plus efficace, mais je finis par abandonner et me coule dans le sac géant où se range ma tente. Je m’enveloppe de sacs poubelle et me glisse dans mon duvet : je n’ai pas trouvé de papier journal pour garder ma chaleur corporelle. Résultat, je me réveille frissonnante et suante, heureuse de voir le jour se lever.

Le trajet pour revenir à Sydney après l’IronFest se fait sans encombre. C’est lundi, mais on dirait que tous les contrôleurs sont encore en week-end. Je ne suis pas descendue du train une seule fois.

En arrivant à la gare de Sydney, je remarque à travers la foule quelques contrôleurs qui scrutent les gens qui passent. Je m’écarte du troupeau et du chemin qui mène vers les portillons où je suis censée faire passer mon ticket avant de sortir. Sans attirer l’attention, je me dirige calmement vers le large portillon pour handicapé, et montre mon sac-à-dos, trop large pour passer les portillons.

L’homme qui le surveille à l’air de s’ennuyer, il hoche la tête, le débloque et l’ouvre pour moi. J’arrive dehors et me dis que je retournerais bien à Melbourne. Ca me prendra à nouveau deux jours pour faire du stop jusque là, mais c’est un itinéraire simple et je préfère attendre sur le bord de la route plutôt que de rester éveillée toute la nuit à surveiller si des contrôleurs arrivent. Alors que je ne m’y attendais pas, à peine une semaine plus tard j’étais de nouveau à Sydney.

Quelques jours passent donc et je me retrouve à Sydney, accompagnant un ami qui prend un vol pour retourner aux USA. Je prends la navette honteusement chère qui mène de l’aéroport au centre-ville sans payer. Je me sais être au-delà de tout soupçon quittant l’aéroport avec mon sac-à-dos de voyage.

Ce matin là, je traine dans les rues de la ville et je trouve une cabine téléphonique pour appeler l’amie d’un ami. Elle me dit qu’elle a une chambre pour moi dans le squat où elle est. Le squat s’avérera être en fait un campement géant en dessous d’un pont de grès qui sépare deux quartiers de Sydney. Je dois prendre plusieurs bus pour aller jusque là-bas, mais habituellement j’arrive à m’arranger avec les chauffeurs pour qu’ils me laissent monter gratuitement ou je ne paye que pour une zone ne devant ainsi régler que le tarif le plus bas.

Une semaine passe, et je quitte Sydney pour le Nord, direction Newcastle. C’est à peu près à deux heures de route d’ici, mais un ami m’a dit que les contrôleurs étaient souvent présents sur cette ligne. Qu’importe, je tente quand même. J’arrive à pied à la gare, et marche jusqu’aux machines à tickets, pour avoir le temps de regarder si des contrôleurs ne sont pas dans le coin. Je pourrais simplement acheter un ticket jusqu’au prochain arrêt afin de passer le portillon, mais je suis entêtée et ne veux pas plier, simplement par principe.

Je décide d’essayer d’entrer par la porte handicapé. Jusque là, j’ai eu de la chance avec cette technique. Il y a souvent des personnes à proximité, mais on ne me demande que rarement mon ticket. Cette fois-ci, un type de la sécurité l’a fait : je l’ai regardé pendant quelques secondes, l’air ébahie.

Résolue, je me suis creusée la tête pour trouver une parade. Je n’avais pas de meilleure idée en tête que de le faire parler dans l’espoir qu’il oublie de me demander une nouvelle fois mon ticket. Je lui dis que je vais à Newcastle, mais que je ne sais pas où mon train est. Gagné ! Distrait par ma question, il me montre le train que je dois prendre en me le montrant du doigt, me disant qu’il y a deux heures de trajet. Je l’ai suivi de l’autre côté de la gare et celui-ci m’a ouvert la porte en souriant. Je l’ai remercié et j’ai continué ma route, satisfaite : un obstacle de plus derrière moi. Frauder est un jeu sans fin.

De retour à la maison plus tard cet été là, je passe par les Cascade Mountains, avec la ligne gérée maintenant par la compagnie Burlington Northern Santa Fe (BNSF). Je fixe les rails qui serpentent entre les hautes crêtes rocheuses.

Le train passe sur un pont en métal qui s’arc-boute de part et d’autre d’un canyon, une trentaine de mètres au dessus d’une puissante rivière, et je pense à ces centaines de travailleurs chinois et japonais qui ont trouvé la mort en construisant ces lignes de chemin de fer. Dynamite. Engelures. Epuisement. Mort. Je ne suis pas à bord d’un train de passager cette fois, je suis à l’arrière d’un train de marchandises qui appartient à BNSF ; une des nombreuses entreprises de transport de fret qui utilisent des milliards de litres d’essence chaque année.

Je ne voyage pas à l’arrière de ce train parce que je crois qu’ainsi je sauve le monde. C’est simplement un plaisir indescriptible de bourlinguer gratuitement. C’est l’étrange mélange d’euphorie, de courage, d’audace, d’adrénaline et de peur qui m’appelle moi et d’autres à utiliser ainsi les trains. C’est aussi le sentiment difficile à articuler entre désespoir et colère, à la vue de comment tout se casse la gueule – une sorte de honte profonde de mon pays et de ses habitants qui gardent leurs œillères et consument aveuglement le pétrole qui transite par les pipelines de Myanmar, pour lesquels des villages entiers ont été réduits en esclavage.

D’une certaine manière, je cherche juste la voie qui pourrait canaliser mes frustrations. Je sais que refuser de payer ne changera rien dans les lignes de compte des grandes entreprises : je ne vais pas me lancer dans le prosélytisme. Mais jusqu’à ce que je trouve une manière tangible d’aider les autres et moi-même à nous rendre compte de nos privilèges et à mesurer nos actions, je continuerai à frauder. Toujours avec un œil sur le quai.

Auteure: Ani St.Amand

Read the English language version of this article at Hopping Trains in Australia.

Categories: Récits de Voyage
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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

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