Cracher et uriner en public sont-ils des comportements amenés à disparaître, à l’instar d’autres traditions chinoises ?

Auteur : Wade Shepard (2013)

Taizhou, Chine – J’ai pris un café dans un centre commercial et je me suis dirigé vers la seule table qui était proposée aux clients. Deux femmes y étaient déjà assises, mais c’est normal en Chine de squatter la table de quelqu’un (en anglais) lorsqu’aucune autre n’est disponible. Mais quelque chose m’a arrêté dans mon élan : une des femmes était en train de se couper les ongles sur la table. Des morceaux d’ongles volaient ici et là tandis qu’elle discutait. Alors qu’elle se manucurait d’un air assurée, elle m’a lancé un regard avant de retourner à sa toilette comme s’il était tout à fait normal de répandre ses rebuts corporels là où d’autres personnes sont susceptibles de manger.

Ça ne me dégoutait pas, j’étais plutôt amusé. Je me suis assis, j’ai posé mes coudes là où les coupures d’ongles avaient été prestement enlevées, j’ai bu mon café, et je suis passé à autre chose.

Peu de cultures me font autant dire « What the fuck ?! » que celle-ci, et ce sont au sein de ces sociétés que j’apprend des choses. C’est simplement dommage qu’elles disparaissent rapidement. Il existe désormais ce qu’on appelle la culture mondiale, la mondialisation, conséquence de la croissance des classes moyennes et d’un mode de vie globalisé, qui produit des sociétés toutes similaires les unes aux autres.

Je préfère passer du temps dans des régions où les mecs pissent dans la rue et les femmes se coupent les ongles sur les tables des bistrots plutôt que dans le carcan d’une société qui s’est autoproclamée « moderne ».

Bien que je ne me souvienne pas avoir vu quelqu’un d’autre se faire les ongles sur la table d’un bistrot, ce genre de comportement ne sort pas vraiment de l’ordinaire. En fait, les activités d’ordre privé se pratiquant habituellement dans une salle de bain ou aux toilettes sont tellement courantes dans les lieux publics qu’on finit par ne plus les remarquer.

Il y a quelques mois ma fille Petra, qui elle-même était en plein apprentissage de la propreté, a pointé du doigt un homme qui urinait dans un parc à Taizhou et a commencé à rire. Elle m’a demandé ce qu’il faisait. Je lui ai répondu dans des termes qu’elle pouvait comprendre que « certains hommes, en Chine, n’ont pas appris à être propres. »

Je vais et viens en Chine depuis 2005. Je ne sursaute pas lorsque que quelqu’un fait ses besoins à proximité de là où je me trouve. Je suis habitué à la Chine des hommes qui pissent dans la rue lorsqu’ils le souhaitent, laissant les cages d’escaliers, les allées et les trottoirs recouverts de leur urine collante et puante. J’ai appris à regarder où je marchais dans les endroits à l’abri des regards, puisque la probabilité de poser le pied sur une mine antipersonnel à base de déjection humaine est relativement élevée. Je me suis habitué aux personnes qui se fourrent le doigt dans le nez en te regardant dans les yeux, et qui propulsent leurs mickeys dans les airs avec panache. Dans la Chine que j’ai appris à aimer, chaque enfant est libre de pisser et de chier n’importe où ils peuvent baisser leur pantalon (en anglais), et toutes les personnes de 7 à 77 ans sont libres de cracher leurs glaviots comme bon leur semble. Pas même les montagnes de salive et de glaires qui inondent le sol des trains, semblables à des centaines d’huîtres échouées, ne me fait frémir. Mais la Chine que je connais montre les signes d’une fin prochaine. Ces comportements, que je considérais comme ordinaires et dont j’étais persuadé que personne n’y prêtait attention, sont désormais devenus tabous.

Jusqu’à cette année, je n’avais pas remarqué de protestation massive à l’encontre des personnes qui se soulageaient en public. Lorsque j’ai lu pour la première fois des clameurs enragées d’internautes à propos de types pissant dans la rue ou dans le métro, je n’ai pu m’empêcher de rire. Je ne pouvais simplement pas croire que les gens faisaient comme si ce comportement n’était pas complètement normal et omniprésent, et leurs plaintes semblaient aussi ridicules que si on certifiait que de doubler les gens dans une queue était contraire aux mœurs chinoise (en anglais). Les hommes pissent systématiquement dans les rues dans les provinces intérieures de ce pays, mais on a l’impression que la population n’en a pris conscience qu’une fois enregistré par une caméra et propagé sur internet. Ce n’est qu’après avoir lu une demie douzaine d’articles qualifiant ce comportement de « barbare » et signe d’un « vide moral » que j’ai commencé à réaliser que j’étais témoin d’un changement culturel majeur. La Chine donne naissance à une vague de citadins modernes et sophistiqués, qui tentent d’imposer leur philosophie avec eux.

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Bien que plus rare, on peut également voir des femmes uriner en public. Cependant, j’ai remarqué qu’elles tentent en général de se cacher derrière quelque chose (pas comme sur cette photo).

Récemment, je me suis promené en demandant aux gens ce qu’ils pensaient des personnes qui pissaient dans les rues, etc. Alors que certains prétendent qu’un tel comportement n’existe pas, la plupart d’entre eux disent des choses comme :

« Les gens qui font ça ne sont pas civilisés. »

« Ils n’ont pas reçu d’éducation. »

« Ils sont de la campagne et ne connaissent rien à rien. »

Cependant le tabou est une construction sociale qui a besoin d’au moins une génération pour disparaître. Nous sommes actuellement dans cette zone grise. J’observe une Chine évoluant d’une société rurale à une société urbaine, et les hoquets de cette métamorphose culturelle sautent aux yeux à chaque coin de rue, lorsqu’on sort des agglomérations de Beijing et de Shanghai.

Il faut se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, la Chine était « rustique ». Pendant l’ère maoïste, les paysans et la classe ouvrière étaient érigés en exemples afin de provoquer l’émulation, et la plupart des classes cultivées et éduquées étaient assassinées, emprisonnées, ou envoyées à la campagne afin d’être « rééduquées » – c’est-à-dire pour apprendre à devenir des gars de la campagne. La jeunesse, en ce temps-là, partait également dans les campagnes et travaillait dans les communes populaires : la culture chinoise devint extrêmement rustique. Ce qui est acceptable à la campagne est différent de ce qui est acceptable en ville, et ce n’importe où dans le monde. Lorsque la Chine a commencé à s’urbaniser dans les années 80, les paysans ont émigré vers les villes et ont apporté leur culture et leurs comportements avec eux.

Cela donne ce que l’on voit aujourd’hui : une Chine où les cultures rurales et urbaines s’entrechoquent violemment. La Chine ne se « modernise » pas seulement du point de vue économique, mais également du point de vue culturel. Lorsque les gens émigrent depuis la campagne vers la ville, aussi bien leur mode de vie que leur culture changent. Les jeunes adultes chinois ne pissent plus dans la rue, ne crachent plus, ne se fourrent plus le doigt dans le nez, et réagissent souvent violemment à l’encontre de l’ancienne génération qui continue de faire cela – avec le même embarras qu’un jeune français qui écouterait un oncle ou un grand-père faire part d’idées politiques vieillies. Encore jeune, cette génération 100% urbaine ne souhaite pas, bien souvent, passer le témoin de ces vieilles traditions, et d’ici la prochaine génération, une bonne partie de la culture rurale aura disparu et avec elle les pisseurs publics, les glavioteurs et les coupeurs d’ongles.

Retrouve l’article original ici.

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Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

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