Comment s’en sortir face à des ripoux ?

Auteur : Wade Shepard (2011)

 

La police est rarement ton amie lorsque tu voyages. A moins de te servir de ce type planté à un carrefour, pistolet à la ceinture et plaque à la poitrine, pour demander ta direction, il n’y a pas vraiment de raison d’entamer la conversation avec la police lorsque tu voyages. Et particulièrement en Amérique Latine, la police n’est pas ton amie : mets le plus de distance entre elle et toi-même. Lors de mon premier voyage en Amérique du Sud, une équatorienne m’a donné un conseil que je n’ai cessé de suivre jusqu’à aujourd’hui :

« Si la police tente de t’arrêter et que tu n’as rien fait, enfuis-toi, cours jusqu’à l’ambassade la plus proche. La police te VIOLERA. »

Je crains rarement d’être violé, mais plutôt d’être volé ou qu’on m’extorque un pot-de-vin – oui, ce sont de réels problèmes auxquels on peut être confronté lorsqu’on a affaire à la police dans cette partie du monde. Et même si aucun policier ne m’a volé ici, je me suis trouvé engagé dans des situations où j’ai dû mobiliser ma cervelle, avoir des couilles et faire appel à la chance – mais de nombreux autres voyageurs n’ont pas été aussi chanceux. Le fait est que si tu te rends dans un commissariat de police en Amérique Latine avec de l’argent, il y a de grandes chances pour que tu fasses une donation directe aux forces de police. En te remerciant.

police-logo

Logo de la police mexicaine

Cela dit, il ne suffit que d’une faible proportion d’un groupe ou de n’importe quelle profession donnée pour jeter l’opprobre sur l’organisation toute entière. Je dirais que plus de 95% de la police en Amérique Latine te laissera tranquille (toi, le touriste), et que la plupart des policiers ne sont pas corrompus, car dans le cas contraire ils auraient été balayés des rues depuis un bon moment. Mais ce faible pourcentage signifie que tu dois être méfiant lorsque tu as affaires à des officiers de police en Amérique Latine. Crois-moi, les gens du coin ne sont nullement immunisés des abus policiers – le plus souvent, j’ai même l’impression qu’ils sont davantage volontiers pris pour cible que les touristes – et dans beaucoup de pays de cette région du monde, les gens ayant un tant soit peu de bon sens se conformeront à mon conseil : à moins d’un cas de force majeure, évite la police. Dire que la police est corrompue est un cliché ici, c’est quasiment un pléonasme.

Les gens d’ici ont l’air de savoir que la police municipale est bien souvent une belle bande de crétins – à certains endroits, les communautés votent même pour celui qui deviendra flic ce qui permettra de bénéficier un peu de la collecte des pots-de-vin – et que leur autorité, bien qu’absolue, peut souvent être soudoyée d’une façon ou d’une autre.

J’ai commis une grave erreur de jugement il y a quelques mois alors que je marchais dans les rues de Bogota. J’ai croisé le regard, salué de la tête et lancé un grand bonjour à un officier de police subalterne. Instantanément, l’ordure m’adressa un large sourire narquois et tendit le bras vers le mien. M’attrapant par le coude, il s’approcha, avança son visage gras près de mon oreille, et formula sa demande : « As-tu de l’argent pour moi, amigo ? ».

Le dégoût prit le pas sur la peur et la nervosité, je tirai sèchement et sans ménagement mon bras en arrière, aboyai un brusque « non », et pris rapidement le large.

J’avais été chanceux, les rues étaient pleines de monde, et je n’avais pas grand-chose à redouter. Il était clair que si le flic avait eut l’intention de me dépouiller, il aurait eu besoin de m’arrêter immédiatement – de travailler – et je n’aurais eu d’autre solution que de provoquer un esclandre pour attirer une centaine de spectateurs. Cette stratégie a bien fonctionné pour moi à plusieurs reprises.

En Amérique Latine, le protocole à suivre lorsqu’on a affaire à la police municipale n’est pas le même que dans des pays comme les États-Unis, qui tendent à réglementer leurs forces de l’ordre avec un peu plus de zèle. Aux États-Unis, répondre « oui monsieur, non monsieur » de manière absolument passive à un flic est bien souvent le meilleur moyen de l’empêcher de te forcer la main. En Amérique Latine, la stratégie diffère quelque peu. A mon avis, si tu traites un flic latino comme s’il était le maître de l’univers, il prendra ça comme un feu vert pour profiter de toi. On m’a rapporté de nombreuses histoires où des touristes ont été volés par la police lors de leur voyage en Amérique Latine, et j’ai le sentiment que les victimes ont été molestées parce qu’elles ont courbé l’échine, n’opposant aucune résistance.

En général, ça se passe comme ça avec les pots-de-vin : un flic ou bien une bande d’entre eux approchent un touriste (ou n’importe qui d’autre) et demandent une contribution, un peu d’argent pour leur repas. En d’autres mots : tout ton argent. Souvent, soit le touriste abandonne et paie, soit les flics passent à autre chose. On m’a même raconté des histoires où la police escorte les touristes jusqu’à la banque la plus proche, et les force à retirer le maximum d’argent.

Dans cette partie du monde, ne pas se laisser faire dans les situations où des flics sont impliqués est généralement le meilleur conseil que je peux te donner. Je ne veux pas dire qu’il faut se montrer irrespectueux, ou fouler leur autorité du pied, mais simplement se montrer ferme et passivement résistant. Si tu joues le jeu d’un flic en lui donnant un pot-de-vin, il y a de grandes chances pour qu’il cède. Si tu l’envoies chier, les choses pourraient empirer. En général et selon mon expérience, opposer un refus tout sourire et insouciant – mais néanmoins ferme – à une demande d’extorsion de pot-de-vin est ce qui marche le mieux.

Je revenais d’un distributeur d’argent avec un ami à Managua en 2006 lorsqu’un camion plein de flics armés s’est arrêté à côté de nous. Ils nous ont demandé de monter dans le camion. Nous avons refusé, prétendant ne pas comprendre ce qu’ils racontaient. Après une brève confrontation, les flics ont perdu leur sang-froid. L’un d’entre eux nous a demandé de vider nos poches sur le capot du camion, nous avons obtempéré – en prenant le plus possible notre temps. Nous voulions que le plus de personnes possible de la communauté nous voient nous faire dépouiller, mais on voulait aussi retarder au maximum le moment où on se ferait enlever. Alors que nous étions en train de sortir chaque pièces de nos poches et les placions une à une sur le capot, les flics ont commencé à devenir tendus : on montrait qu’on ne se laisserait pas avoir facilement. Je pense que les flics nous avaient vus marcher jusqu’à, ou depuis, l’endroit où nous avions retiré de l’argent, et qu’ils cherchaient à se faire de l’argent facile. De même, un certain nombre des billets retirés étaient bourrés dans nos ceintures de voyage, et nous ne comptions pas le révéler à moins d’une fouille au corps poussée. Comme nous vidions lentement nos poches, l’un des flics a gueulé de nous dépêcher, en vain. Finalement, les policiers ont abandonné leur tentative de vol, ont fait marche arrière avec leur camion – répandant le contenu de nos poches par terre – et ont filé.

En 2002, j’ai eu deux altercations avec des officiers de police en Uruguay et en Argentine. Les flics uruguayens étaient en civil, il n’y avait donc aucun moyen de savoir qu’ils étaient de la police. Ils ont marché vers moi, puis m’ont demandé mon passeport. Quand j’ai refusé, ils ont essayé de me plaquer au sol, j’ai résisté et me suis enfui. J’ai reporté cet incident au commissariat de police, et c’est là qu’on m’a informé que les hommes étaient des flics sous couverture. L’affaire était classée. En Argentine, un camion de police s’est arrêté à côté de moi et les flics m’ont demandé de monter à l’intérieur. J’ai refusé – le pays était en plein effondrement économique et la police kidnappait et extorquait de l’argent aux gens à une fréquence incroyable. Lorsque j’ai refusé d’être embarqué, les flics ont sauté du camion et m’ont mis à terre. J’ai réussi à m’enfuir et j’ai couru jusqu’à un supermarché non loin de là, la bande de flics m’a alors pris en chasse. Après un étrange jeu du chat et de la souris dans les rayons, ils m’ont attrapé et m’ont passé les menottes. A ce moment-là, il y avait un large public qui observait la scène, et la police a transformé la situation en véritable spectacle en vidant le contenu de mon sac à dos sur le parking à la vue de tous. On m’a emmené au commissariat et arrêté pour une raison quelconque. J’ai ensuite été relâché.

J’ai récemment rencontré un voyageur en Colombie qui venait juste de traverser l’Amérique Centrale en voiture depuis les États-Unis. A deux occasions, il a été stoppé sur l’autoroute par la police, qui a tenté de lui extorquer de l’argent. Lors du premier incident, la police lui a demandé de l’argent pour acheter de l’essence. Le voyageur a répondu qu’ils pouvaient seulement en prendre un peu de la sienne, et a refusé de sortir son portefeuille. La police a abandonné. A une autre occasion, les flics lui ont à nouveau demandé de l’argent, mais pour pouvoir acheter de la bière cette fois-ci. Le voyageur a passé son bras jusqu’à la glacière qu’il avait sur le siège arrière et leur a offert deux ou trois bières fraiches. Encore une fois, les flics l’ont laissé tranquille.

Jason Mcanuff a pédalé de San Francisco jusqu’en Colombie. Sur la route en sortant de San Pedro Sula, il a lui aussi été arrêté par deux ou trois flics. Ils ont demandé son passeport, et lorsque Jason le leur a montré, ils l’ont immédiatement proclamé invalide. Comme par hasard, les policiers lui ont offert de le rendre à nouveau valide contre une petite redevance. Étant donné que les flics n’étaient en aucun cas associés à un service du consulat britannique, il a refusé. Les policiers se sont alors mis en colère. Puis, comme Jason l’a relaté :

Je lui ai fait mon regard « joue pas au con avec moi », et ai réagi comme si ça m’arrivait tout le temps. Il a finit par dire à son collègue « ce mec a des couilles », avant de me laisser partir. Je peux témoigner que ces flics étaient corrompus jusqu’à la moelle, et que j’ai eu de la chance. Je pense que le fait que j’étais presque entièrement couvert de boue m’a aidé. Je venais juste de rouler sur un chemin de terre sous une pluie diluvienne, et j’avais le look d’un mec à moitié sauvage, à moitié cinglé – Biking it in Honduras (en anglais)

Jason se trouva a nouveau confronté à la corruption policière en Colombie. Il a été pris dans un cybercafé et a été emmené jusqu’au commissariat. Là, il a été interrogé, ses affaires personnelles ont été fouillées, et lorsqu’on l’a relâché, tout son argent avait mystérieusement disparu.

« Dorénavant, je ne les regarde même plus, m’a t-il dit en Colombie, si je vois un flic j’essaie de ne pas passer à côté. Si je n’ai pas le choix, j’essais de rouler derrière un camion ou bien je roule aussi vite que je peux sans lui jeter un regard. »

Ce conseil est vraiment crucial. Si je vois un groupe de flics apathique ayant l’air de chercher de quoi s’occuper dans les rues de n’importe quel pays, ou presque, je ne me porte pas volontaire pour leur donner de quoi s’amuser : je traverse la rue ou en emprunte une autre. Je garde toujours un œil sur les flics – une autre habitude héritée de mon passé anarcho-punk qui se manifeste de manière instinctive et opportune dans un contexte de voyage – et m’en tiens éloigné. Evidemment, je fais en sorte que ce ne soit pas flagrant, et il est impossible d’être précis à 100% – il s’agit simplement d’une précaution à suivre.

Fuis la police comme la peste.

Ne les regarde pas, ne leur parle pas, ne monte pas en voiture avec eux, ne leur donne pas d’argent, fais ce que tu peux pour ne pas avoir à interagir avec eux, et, même si ton chemin doit emprunter quelques détours si tu suis ces conseils, il n’en sera que moins chaotique.

Je ne suis pas certain de la façon dont se comporte la police dans beaucoup de pays d’Amérique Latine, étant donné qu’elle ne semble pas non plus très intéressée par le combat contre le crime. Si quelqu’un, qui n’est pas un flic, te vole, déposer plainte n’est pas une bonne idée : tu gaspilles ton énergie et cela peut te faire courir un plus grand danger. Je te souhaite bonne chance si tu cherches à porter plainte et à ce que celle-ci soit classée, même si tu parviens à localiser l’officier dont le job consiste à faire ce genre de choses. Je n’ai pas l’impression que ce soit une habitude pour les gens de nombreux pays latino-américains de porter plainte lorsqu’ils sont volés. Dans certains endroits, la simple suggestion de porter plainte est accueillie par un éclat de rire.

Une dernière remarque : s’il se trouve que tu es coupable d’un crime, évidemment, passe à la caisse – c’est, le plus souvent, le moyen le plus simple de s’en sortir.

Je pourrais presque continuer sans fin avec ces histoires de police corrompue en Amérique Latine, mais le message est clair : quand c’est possible, évite la police. Si tu es harcelé(e) par celle-ci, sois fort(e), soit intelligent(e), fies-toi à ta présence d’esprit, oppose une résistance passive, sois respectueux(se) mais regarde-les dans les yeux, essaies d’impliquer les gens autour de toi, gagne du temps, refuse de monter dans un véhicule si on te le demande, et cherche n’importe quelle porte de sortie qui se présenterait à toi. Garde à l’esprit que les policiers d’ici cherchent la plupart du temps à se faire du fric, que ça ne les intéresse pas vraiment de t’arrêter, et avoir ça en tête peut parfois te permettre de tenir la peur en respect assez longtemps pour pouvoir solliciter ton intelligence à son potentiel maximum. Cette région du monde est pleine de flics corrompus, et avoir affaire à eux de temps à autres fait partie des règles du jeu lorsqu’on voyage ici. Garde la tête haute, et tout ira bien.

Retrouve l’article original ici (en anglais).

Partage cet article
Suivre
Vagabond Journey édition Française

Caroline Laurent a écrit 13 articles pour vous.

Previous post:

Next post: