À vendre : articles de sorcellerie en tout genre

marché aux fétiches de Lomé

Auteur : Tom Coote (mai 2014)

Après un court trajet en taxi dans la chaleur de Lomé, la capitale togolaise, nous sommes arrivés devant les portes en bois du marché aux fétiches. Nous avons payé avec réticence le droit d’entrée exorbitant demandé aux touristes et nous sommes entrés. Je m’attendais à un marché typiquement africain, avec ses allées bondées et ses vendeurs criant les mérites de leurs produits, mais ce n’était qu’un parking pour voiture poussiéreux où des stands en bois s’alignaient. Au milieu de ce qui semblait être des babioles pour touristes se trouvaient des têtes de singe réduites, des peaux d’animaux, des lézards écrasés et des tas de serpents légèrement pourris. Certains de ces ingrédients magiques participeraient à la fabrication d’amulettes malveillantes tandis que d’autres ne serviraient qu’à augmenter la chance, l’amour ou la richesse de leurs possesseurs. De nombreux Africains de l’ouest peu fortunés préfèrent dépenser le peu d’argent qu’ils possèdent dans ces fétiches qui pourraient hypothétiquement leur apporter de la chance ou la richesse plutôt que d’investir dans l’éducation, la santé ou le logement. Si ces babioles ne donnent pas à leurs possesseurs ce qu’ils en attendaient, c’est qu’ils n’ont pas assez investi ; s’ils deviennent chanceux, cela renforce leurs croyances superstitieuses : de telles illusions de pouvoir peuvent rapidement rendre accroc.

Ce ne sont pas seulement les pauvres et les démunis qui tombent sous le charme du vaudou et de la sorcellerie : de nombreux Africains de l’Ouest, pourtant riches et membres de l’élite, sont imbibés par cette culture parfois sacrificielle et sanglante. Lorsqu’une BMW flambante neuve a passé les portes du marché, les marchands ont abandonné leurs produits et se sont précipités vers la voiture en une véritable tempête de poussière. C’était a priori de riches nigérians qui venaient régulièrement au marché aux fétiches. Ils étaient connus pour pouvoir dépenser jusqu’à 10 000 dollars en une seule visite. Une telle somme d’argent offerte pour des ingrédients particulièrement rares ou puissants a une forte attraction sur les pauvres et les démunis : au Libéria et au Sierra Leone, des corps vidés de leurs organes ont été retrouvés, et les meurtres d’albinos, une tendance venant de l’Afrique de l’Est, ont commencé à se développer au Ghana.

Un bon nombre de leaders de l’Ouest, comme Gnassingbé Eyadéma (Togo), Foday Sankoh (Sierra Leone) and Charles Taylor (Libéria) ont vraisemblablement cultivé une aura mystique et magique afin d’inspirer à la fois la peur et l’adoration. Eyadéma consultait régulièrement des devins, avait un savant à son service et la croyance populaire disait qu’il pouvait tuer grâce à ses pouvoirs mystiques. Lorsqu’il survécut à un crash aérien en 1974, il tenta de persuader ses proches et d’autres qu’il avait été sauvé par l’esprit Gu (Ogun) auquel il sacrifiait des animaux entièrement blancs. Dans le même temps, il se disait béni par le dieu chrétien. Sankoh était persuadé que les nombreux sacrifices humains et les meurtres rituels l’avaient rendu tellement puissant qu’aucune balle ne pouvait l’atteindre. Il disait également avoir le pouvoir de disparaître quand il le souhaitait.

À cause des amulettes et grâce aux drogues, environ 500 000 de Sierra-Léonais furent tués, violés ou mutilés entre 1991 et 2002. Beaucoup de ces atrocités furent commises par des enfants soldats ; les chefs rebelles pratiquaient des incisions sur le visage et la tête des enfants avant d’introduire via leurs blessures de la cocaïne dans leur sang. Ils lâchaient ensuite ces enfants devenus frénétiques sur leurs « ennemis ». Charles Tailor, un Libérien, était également célèbre pour sa participation à des trafics d’êtres humains et à des meurtres rituels. Lorsque son armée rebelle, qui portait des amulettes magiques censées les protéger des balles, prit finalement le contrôle de la capitale, les habitants de Monrovia furent bouleversés de voir ces envahisseurs ruraux arracher et manger le cœur de leurs victimes.

marché aux fétiches de Lomé

Une fois que les riches Nigérians quittèrent le marché avec ce qu’ils étaient venus chercher, les vodusi nous menèrent dans une arrière-salle spartiate et nous firent asseoir. Ils nous tendirent à chacun un bol en bois et saisirent une série de fétiches qu’ils avaient consacrés. Avant de les jeter dans les bols, ils donnaient une brève explication sur leurs pouvoirs. Un des fétiches était une figurine petite et laide, coiffé d’une touffe d’herbes sèches : il était censé protéger notre maison. Un autre était un collier fabriqué à partir de 51 herbes, mais ils étaient un peu vagues quant à son pouvoir. Tous étaient de bien mauvaise facture.

Je ne savais pas vraiment ce que je faisais là mais tout devint clair lorsqu’ils nous demandèrent combien nous serions prêts à payer pour le contenu de nos bols. Aussi poliment que possible, je leur répondis que nous n’étions pas intéressés et je leur rendis le bol. Le « prêtre » me regarda d’un air vaguement déçu et me donna un petit pendentif en « cadeau », il m’assura qu’il me porterait chance lors de mon voyage. Il me demanda ensuite combien j’étais prêt à offrir en échange, et fit une suggestion polie d’un montant approprié selon lui, absurde selon moi. Je le lui rendis également. Je n’en avais pas besoin, les dieux du voyage étaient déjà avec moi. Ils m’ont ensuite demandé de quitter la pièce afin de pouvoir parler à Dave en privé. Quelques minutes après, il émergea de la pièce, un sac plastique à la main contenant deux petits fétiches faits à la va-vite. Il avait réussi à réduire le prix de moitié, mais ça lui en avait quand même coûté environ la somme de 35€. Apparemment, il avait toujours souhaité avoir un « véritable » fétiche vaudou.

____________________

Cette histoire est un extrait du nouveau livre de Tom Croote, Voodoo, Slaves, and White Man’s Graves: West Africa and the End of DaysVous pouvez vous le procurer sur Amazon USA ou sur Amazon UK.

Partage cet article
Suivre
Vagabond Journey édition Française

Pierre a rencontré Wade lors de son voyage en Islande. S'il est resté plus de quelques jours, c'est bien grâce à lui. Étudiant en traduction à Toulouse, il est passionné par les voyages et les récits que les gens en font. Vous pouvez retrouver son site internet à cette adresse : http://pierrelrnt.wordpress.com

Pierre Laurent a écrit 30 articles pour vous.
  • Caro

    Tom Coote ou Tom Croote ?!
    Très intéressant, soit dit en passant ;)

    • PierreLrnt

      Haha, merde. Merci !

Previous post:

Next post: